Le texte de loi offrant une dérogation à l’interdiction d’utiliser des néonicotinoïdes sur les betteraves a été adopté ce mardi 6 octobre 2020 à l’Assemblée nationale par 313 voix pour, 158 contre et 56 abstentions. « Une belle première étape, un bon très bon signal pour la filière », a estimé Franck Sander, président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), le 7 octobre 2020 Une position partagée par Cristal Union, Tereos et la Coordination rurale qui ont également salué ce vote très attendu.

Franck Sander et Médéric Tampellini, chargé de communication à la Coordination rurale, ont néanmoins rappelé qu’un travail sur les indemnisations serait crucial pour compenser les rendements « catastrophiques » observés cette année. Médéric Tampellini a précisé que la Coordination rurale attendait une participation à une aide d’urgence de la part du ministère de la Transition écologique, en tant qu’« acteur majeur de la suppression des produits phytosanitaires ».

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« Le travail ne s’arrête pas ! »

Il ne faut pas crier victoire trop tôt, a prévenu Franck Sander : « A nous de continuer à travailler comme nous l’avons fait les quatre derniers mois pour convaincre les sénateurs [et pour] suivre le processus administratif de cette dérogation. Le travail ne s’arrête pas ! ».

Médéric Tampellini a également abordé la question de la rémunération, pointant du doigt « les prix payés aux producteurs divisés par deux en dix ans […] Les industriels de l’agroalimentaire achètent à un prix qui ne permet pas un niveau de rémunération correcte ». « Le puceron, c’est avant tout l’arbre qui cache la forêt. Même avant cette crise, il y avait des problèmes dans la filière », poursuit-il. La Coordination rurale met aussi l’accent sur l’interprofession de la betterave, qui selon elle ne joue pas son rôle dans la relance de la filière.

« Un manque d’investissement pour la recherche »

Les quelques années grapillées par cette dérogation permettront-elles à la filière de trouver des alternatives efficaces ? C’est en tout cas ce qu’espère la Coordination rurale, même si « nous ne sommes pas trop naïfs », a commenté Médéric Tampellini. « Il faut commencer par mobiliser des crédits, des chercheurs, pour avancer là-dessus. Dans d’autres pays européens où la dérogation a déjà été prise, on ne voit pas de grande avancée ».

Cristal Union se veut plus optimiste, estimant, dans un communiqué diffusé le 6 octobre 2020, que cette dérogation permettra à la filière de se doter « de temps et de moyens supplémentaires pour accélérer la recherche et développer des solutions alternatives ».

Jean-Charles Lefebvre, le président du Conseil de surveillance de Tereos, considère quant à lui que ce vote permettra « de redonner confiance à l’ensemble des acteurs de la filière betteravière qui se trouvaient dans une impasse ». « Cela doit donner la force aux responsables agricoles de se battre pour leurs idées, mais aussi aux agriculteurs qui ne doivent pas baisser les bras », ajoute Franck Sander.

Une réponse « aux attentes des industriels »

Dans le monde agricole, toutes les organisations ne partagent pas l’enthousiasme de la CGB. La Confédération paysanne est en effet opposée à cette réautorisation et elle va continuer à s’y opposer en « interpellant les sénateurs », prévient Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne. Si le syndicat s’oppose à cette mesure c’est en partie parce qu’il refuse de « répondre aux attentes de l’industries sucrière». « Il y a une volonté de maintenir des rendements importants et de garder les paysans sous la coupe des industriels », estime Nicolas Girod.

Il se positionne donc en faveur de la régulation des volumes et des marchés, comme au temps des quotas. Il souhaite également que soit créé un nouveau système de gestion des risques, pour remplacer celui actuel qu’il juge inadapté. « Il faut créer un fonds mutuel et solidaire de gestion des risques, un système qui s’appuie sur l’ensemble des filières, et sur l’ensemble des maillons des filières, avec une gestion solidaire interfilière pour indemniser ce genre de dégâts sanitaire ou climatique », détaille le porte-parole.

Un vote « contre la biodiversité et la durabilité de l’agriculture

Mais la Confédération paysanne se positionne contre la réautorisation des néonicotinoïde « d’abord dans une logique de préservation de la biodiversité, des pollinisateurs et de notre environnement », précise Nicolas Girod. Un point de vue que le syndicat partage avec des organisations environnementales, comme l’Unaf (Union nationale de l’agriculture française) et la FNH (Fondation Nicolas Hulot), qui s’étaient largement opposées à cette dérogation.

« C’est navrant, au détriment d’une filière pour en sauver une autre », se désole Loïc Leray, vice-président de l’Unaf. Il attend d’ailleurs toujours des explications de Barbara Pompili sur sa position en faveur des néonicotinoïdes. « On ne demande qu’une chose, c’est de retourner dans nos ruches tranquillement. Cela fait 25 ans qu’on constate les dégâts et on se sent délaissés par le ministère de l’Agriculture », se désespère l’apiculteur.

De son côté, Caroline Faraldo, responsable agriculture à la FNH, fustige un vote « contre la biodiversité et la durabilité de l’agriculture ». Les deux organisations regrettent que les alternatives à ces produits n’aient pas été sérieusement envisagées. « Par exemple, un plan de relance pour les industriels qui pourraient bénéficier d’indemnités. Ou l’idée de mettre en place des indemnités éco-conditionnées », détaille Caroline Faraldo.

Mais pour les deux ONG le combat est « loin d’être terminé ». Elles vont s’exprimer dans les médias et vont essayer de convaincre les sénateurs de voter contre cette dérogation. L’Unaf envisage même un recours juridique.

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Oriane Dieulot, Raphaëlle Borget et Marie-Astrid Batut