« Ces vignes pouvaient produire au moins trois tonnes de raisins, décrit Christodoulos Orphanides dans un vignoble situé à Tsakistra, village dont il est maire. Actuellement, le producteur ne peut même pas en récolter 30 kg » à cause des mouflons. Ces derniers choisissent la nuit pour festoyer, dit-il. « On peut trouver jusqu’à 40 mouflons qui mangent les vignes » à ce moment-là.

Grillager les vergers

Lui-même possède six hectares de verger, des cerisiers notamment, sur lesquels il ne peut plus cueillir que les fruits à la cime des arbres, que les mouflons ne parviennent pas à atteindre. Pour lui, la solution est évidente : grillager les vergers, une méthode à laquelle se sont résolus de nombreux agriculteurs, à en croire les multiples jardins clôturés qui surgissent au détour des chemins de cette vallée.

Installé sur la terrasse qui surplombe son verger dans le massif du Troodos, John Papadouris l’assure : s’il n’avait pas encerclé son terrain de grillages, les mouflons auraient ravagé ses arbres fruitiers. « J’ai dépensé beaucoup d’argent pour clôturer mon jardin », indique-t-il. Propriétaire d’un hôtel de luxe, « je peux me le permettre » mais ce n’est pas le cas de tout le monde, évoquant des villageois « désespérés » qui ont été « chassés » par les mouflons.

Des « propos excessifs »

Des propos jugés excessifs par Nicos Kasinis, chargé du département de la protection de la faune au ministère de l’Intérieur. Il est vrai, dit-il, que si les dégâts des mouflons sur l’agriculture du Troodos ne sont pas nouveaux, la sécheresse ces dernières années a exacerbé le problème. Ayant besoin de zones humides, les mouflons ont abandonné les pentes hérissées de pins pour gagner des secteurs plus humides mais aussi plus clairsemés de la montagne.

Et si l’exode rural dépeuple les villages du Troodos, le nombre de mouflons a augmenté à la faveur de nouvelles normes de protection. Ils sont environ 3 000, contre quelques dizaines au milieu du XXe siècle. « Quelques centaines ou milliers d’euros de pertes, c’est évidemment très important pour des personnes aux faibles revenus, reconnaît Nicos Kasinis. Mais je pense que certaines plaintes sont exagérées », dit-il, affirmant que « certains […] s’attendent à ce que le gouvernement paie ».

Des compensations financières à remettre en place

Avant que Chypre intègre l’Union européenne en 2004, « c’était plus simple, on pouvait juste donner un peu d’argent (aux agriculteurs) en compensation (des pertes) et tout le monde était content », explique Chloe Kola Christofi, responsable du service du développement rural au ministère de l’Agriculture. Mais Bruxelles a jugé que ces compensations financières ne respectaient pas la législation européenne.

Devant la colère grandissante des agriculteurs, Nicosie a soumis à Bruxelles deux plans d’aide de 500 000 euros qui ont été validés en janvier 2019, poursuit Chloe Kola Christofi. L’un porte sur une compensation des dégâts subis par les agriculteurs et l’autre sur une aide pour clôturer leurs plantations, à hauteur de 40 % du coût total d’installation, sachant qu’il faut compter 15,60 euros en moyenne par mètre, selon le type de clôture, explique le ministère de l’Agriculture.

« Plus personne dans la montagne »

« Une misère », déplore Costas Gabriel, agriculteur, soulignant que l’aide n’est pas rétroactive. « J’ai déjà déboursé 10 000 euros et il m’en faut 5 000 de plus » pour « protéger » mes 1 200 arbres répartis sur 13 hectares. « Je n’en veux pas aux mouflons, auxquels nous restons attachés. Mais si le gouvernement n’agit pas davantage, dans deux ou trois ans il ne restera plus personne dans la montagne », peste-t-il, convaincu que les dégâts causés par les mouflons auront raison de la détermination des agriculteurs à rester dans leurs villages.

« Nous avons 54 et 55 ans et nous sommes les plus jeunes ici. Nos enfants ne sont pas stupides, ils savent qu’ils n’ont aucune chance à Gerakies », assure Pambos Charalambous, son voisin aux 300 arbres fruitiers. « Et pourtant », souffle Costas Gabriel en regardant la vallée jalonnée de cerisiers par la fenêtre de sa maison, « c’est un endroit fantastique ».

AFP