Ils misaient sur une plante aux effets « relaxants », mais c’est la dépression qui guette : face à l’interdiction annoncée des fleurs de cannabis riches en cannabidiol (CBD), les boutiques redoutent une dégringolade de leurs ventes et les agriculteurs dénoncent la création d’une « mafia du chanvre » non psychotrope.

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Les fleurs brutes à fumer interdites

La nouvelle réglementation souhaitée par le Gouvernement viserait à autoriser la production française de CBD, et donc l’exploitation des fleurs, uniquement destinée à la fabrication de produits dérivés. Si les huiles, aliments et autres cosmétiques pourraient être commercialisés sous certaines conditions, les fleurs brutes à fumer ou en tisane seraient interdites.

Une restriction « justifiée par des motifs d’ordre public et de santé publique », selon les services du Premier ministre. Les autorités invoquent la nocivité de la combustion souvent utilisée pour fumer les fleurs de ce cannabis non psychotrope. Elles refusent de plonger les policiers dans l’ambiguïté, car en cas de contrôle, impossible de distinguer visuellement le cannabis riche en CBD de son jumeau stupéfiant, fortement dosé en THC (tétrahydrocannabinol).

Les agriculteurs pénalisés

Désillusion chez les agriculteurs, qui voyaient dans le cannabis « bien-être » un nouvel eldorado. Selon le Creusois Jouany Chatoux, l’interdiction de commercialiser des fleurs brutes annihile toute filière en circuit court, et réduit leurs débouchés à la seule production de chanvre « pour l’extraction » de la molécule de CBD, réutilisée dans les produits dérivés.

Coûteuses, les machines nécessaires sont inaccessibles pour un petit exploitant comme lui, qui va devoir s’en remettre à des industriels maîtres des prix. Une déconvenue : selon lui, la production d’un hectare de chanvre riche en cannabidiol se vend 12 000 euros pour de l’extraction, contre 150 000 euros lorsqu’il s’agit de fleurs brutes à fumer.

« Sous couvert de santé publique, l’État crée un cartel contrôlé par les professionnels de l’extraction et les producteurs de chanvre industriel », déjà installés car ils exploitaient jusqu’ici la seule tige de la plante pour fournir le bâtiment, l’automobile ou le textile, enrage le porte-parole de l’Association française des producteurs de cannabinoïdes.

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« Une autre régulation aurait pu être retenue »

« Une autre régulation aurait pu être retenue », regrette le Syndicat professionnel du chanvre (SPC), représentant de nombreux acteurs du secteur. « On peut interdire l’usage de CBD dans l’espace public, cela simplifie le travail des forces de l’ordre », argue son président Aurélien Delecroi.

« Toute personne qui fume dans la rue ou transporte un sachet non scellé avec des fleurs serait alors considéré comme consommateur de stupéfiant », poursuit-il. Il rappelle également l’existence de « tests rapides » permettant de déterminer le taux de THC du cannabis « en une minute ».

« On a vraiment l’impression d’être les victimes collatérales d’un arbitrage idéologique, ajoute-t-il. Le gouvernement refuse de distinguer CBD et THC, car cela sert son discours de fermeté contre le trafic de drogues à un an de la présidentielle ». En attendant le texte officiel, professionnels et associations prévoient déjà de contester cette réglementation en justice.

Perte de chiffre d’affaires pour les magasins

En plein Paris, le magasin « Le Chanvrier Français », propose une multitude de produits « bien-être » au CBD. Mais chez les adeptes du « cannabis light », les fleurs séchées restent le produit phare. « Interdire les fleurs, c’est nous priver de 60 % de notre chiffre d’affaires », confie à l’AFP Jean-Baptiste Berrue, le cofondateur de la marque.

Ses boutiques importent la majorité de leurs fleurs d’Italie et de Suisse, ce qui leur a jusqu’ici permis de contourner la réglementation française. L’exploitation de fleurs de cannabis riches en CBD avait beau être interdite dans l’Hexagone, le secteur invoquait la libre circulation des marchandises en Europe.

Un raisonnement validé par la justice européenne en novembre, qui a reconnu ce principe et prié la France de revoir sa copie. Depuis les boutiques se multiplient et de nombreux agriculteurs se sont lancés en anticipant un changement réglementaire, ce qui a permis à Jean-Baptiste Berrue de proposer cinq variétés « Made in France ». Cette dynamique est toutefois menacée.

Raphaëlle Borget, avec l’AFP