Des scieries « en danger de mort » faute de matière première : face à l’appétit des importateurs chinois pour le chêne français, les professionnels craignent le dépôt de bilan et interpellent l’État pour qu’il leur vienne en aide.

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Julien Denormandie interpellé pour sauver la « scierie française »

Quelque 3 500 professionnels du secteur, scieurs mais aussi menuisiers, charpentiers et constructeurs, ont signé une pétition pour « sauver la scierie française », dans laquelle ils appellent l’État à « agir vite et fort » pour les sauver.

Ils ont été reçus le jeudi 10 juin 2021 au soir par le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, lequel avait déjà exprimé à la fin d’avril dernier la crainte d’une « catastrophe » annoncée.

« Le ministre est extrêmement vigilant. C’est un enjeu majeur : des difficultés d’approvisionnement des scieries peuvent déstabiliser ce tissu de PME, et remettre en cause durablement ce maillon essentiel pour l’ensemble de la filière française du bois et de la forêt », a-t-on indiqué au ministère après la rencontre.

Les importations chinoises dans le viseur

La seule transformation représente 50 000 des quelque 440 000 emplois de la filière du bois.

« En quatre mois, on a exporté 100 % de ce qu’on a exporté en 2020 », affirme Nicolas Douzain-Didier, délégué général de la Fédération nationale du bois (FNB) qui représente scieurs et transformateurs.

En cause, la reprise économique tambour battant en Chine, dont la fièvre acheteuse est d’autant plus forte que la Russie, deuxième exportateur mondial de bois, a annoncé son intention de cesser l’exportation de certains types de bois.

L’inquiétude est à la hauteur de ce que représente le chêne dans le commerce du bois : environ 400 millions d’euros du 1,5 milliard d’euros de ventes réalisées chaque année à partir de la forêt française, toutes essences confondues.

« On assiste à une forte augmentation de l’exportation des grumes de chênes, ce qui vient perturber de manière assez considérable la filière française », confirme Michel Druilhe, président de l’interprofession France Bois Forêt, qui a mis sur pied un groupe de travail consacré spécifiquement au chêne.

« Un commerce toxique » imputé à l’État

Ce n’est pas la première fois que l’approvisionnement en chêne des scieries françaises crée des inquiétudes : en 2017, il avait même suscité de fortes tensions entre les scieurs et les propriétaires forestiers.

Cette fois-ci, les transformateurs s’en prennent dans leur pétition aux « services de l’État français », auxquels ils reprochent d’avoir laissé « s’installer depuis dix ans ce commerce toxique ».

Une accusation qui a « choqué » Antoine d’Amécourt, propriétaire privé et président de Fransylva, principal syndicat de la forêt privée. « Ce n’est pas un problème des services de l’État, c’est un problème de filière », estime-t-il.

« Il y a des bois qu’on ne transformait pas au niveau national. Ces bois-là sont partis vers l’exportation. On a amorcé une pompe et une fois que ça coule, pour couper un robinet, ce n’est pas évident », explique-t-il.

Des mesures exceptionnelles pour sauver le chêne français

Quelques motifs d’espoir existent, cependant, de calmer la crise à moyen terme. L’Office national des forêts, qui représente la moitié des ventes de chêne en France, va « vendre par anticipation un volume significatif supplémentaire d’ici à l’été », selon Michel Druilhe.

En outre, les experts forestiers vont organiser cet été une vente réservée aux entreprises portant le label UE.

Ces mesures pourront compenser une récolte de chêne jugée décevante mais ne règlent pas le problème sur le long terme. « Peut-être que nos modes de vente, nos modes de commercialisation ne sont pas appropriés ? » s’interroge Antoine d’Amécourt.

L’opacité des enchères

Environ un quart des bois de chêne sont vendus chaque année aux enchères, selon l’économiste du bois Éric Toppan, également cadre de Fransylva.

Lors de la vente, lorsqu’arrive le lot qui l’intéresse, l’acheteur a deux minutes pour adresser une offre, par l’intermédiaire d’un boîtier électronique. « Rien n’est su, les prix ne sont pas connus », rapporte Éric Toppan à l’AFP.

Au terme des deux minutes, le vendeur annonce le meilleur prix, le prix le plus bas et la deuxième meilleure offre. « Un scieur m’a dit que sur un lot de 400 000 euros, il ne l’avait pas eu à 600 euros près », témoigne Antoine d’Amécourt. De quoi s’arracher les cheveux pour les scieurs français.

La solution, selon Antoine d’Amécourt ? Aller vers davantage de contractualisations, mais à une condition : « Il faut qu’on travaille en transparence, il faut que tout le monde mette tout sur la table. »

Avec l’AFP