« Sans agriculteurs, pas d’avenir », « nous sommes là, parlez avec nous » : à Berlin, plusieurs centaines de tracteurs ont défilé mardi 9 février 2021, malgré la neige et les températures glaciales, pour exprimer leur opposition à un texte présenté par le gouvernement allemand en vue de restreindre l’utilisation des produits phytosanitaires dans les campagnes. Son intention est d’enrayer la disparition des insectes.

Berlin va interdire l’utilisation des produits nocifs autour des cours d’eau, dans un périmètre qui sera déterminé au niveau local mais avec une distance limite minimale. De « nombreux produits phytosanitaires » seront bannis dans les zones naturelles protégées, a assuré le gouvernement, sans toutefois préciser les substances concernées. Des mesures contre la pollution lumineuse vont également être mises en place, notamment dans les zones protégées.

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« Au moins 7 % » des terres cultivées menacées

Pour les organisations agricoles, ce texte « plombe l’agriculture sans rien apporter à la protection des insectes ». Elles disent privilégier les compromis négociés au niveau local avec les autorités régionales et les associations de défense de l’environnement, sur la base d’incitations plutôt que d’interdictions. « Nous ne sommes pas contre la protection des insectes, mais il faut l’adapter à une pratique moderne de l’agriculture », explique à l’AFP Wilke Luers, 28 ans, au volant de son tracteur.

« La coopération, on en fait depuis vingt ans, et ça ne fonctionne pas », tranche de son côté Tomas Brückmann, un représentant de l’organisation écologiste Grüne Liga. L’association s’est fendue la semaine dernière d’un communiqué inquiet, craignant un « allégement » de la loi, face aux pressions du monde agricole et de certains élus conservateurs.

La principale fédération d’agriculteurs du pays, DBV, a écrit à Angela Merkel, affirmant qu’« au moins 7 % » des terres cultivées en Allemagne sont menacées par ce texte. Une députée du parti de la chancelière a affirmé dans la presse que « plus d’un million d’hectares » de surfaces agricoles ne pourraient plus être exploités correctement. Un ministre régional de l’agriculture juge que l’avenir des vignobles est en jeu, si la loi est appliquée.

Une majorité divisée

Dans les tiroirs depuis 2019, le projet a été maintes fois repoussé en raison de l’opposition de la ministre de l’Agriculture, Julia Klöckner, issue du parti conservateur CDU, qui demandait des exceptions pour certaines cultures. Il a été au cœur d’âpres négociations ces derniers jours avec son homologue de l’Environnement, la sociale-démocrate Svenja Schulze.

Plusieurs parlementaires du parti de la chancelière Angela Merkel s’y sont opposés ouvertement. Mais la loi suscite surtout la colère des organisations agricoles allemandes, qui ont organisé ces derniers jours des manifestations dans les grandes villes du pays.

« Avec ce texte, l’Allemagne se positionne comme un pays avant-gardiste dans la protection des insectes », s’est au contraire félicité Martin Dermine, expert pour l’association européenne anti-pesticides Pan Europe.

Crainte de la concurrence internationale

Le fossé entre agriculteurs et écologistes s’est creusé ces dernières années en Allemagne, alors que les mobilisations pour le climat poussent le gouvernement à agir davantage en faveur de l’environnement. Berlin a déjà annoncé vouloir interdire fin 2023 le glyphosate. Et le gouvernement va mettre fin à des pratiques controversées en termes de bien-être animal, comme la castration à vif des porcelets ou le broyage des poussins mâles.

Ces réformes suscitent la colère des agriculteurs, qui estiment ne plus pouvoir faire face à la concurrence internationale, alors que de nombreux pays ne sont pas soumis à ces règles.

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Le Mercosur inquiète aussi Outre-Rhin

Si sa ratification est pour le moment au point mort, l’accord de libre-échange conclu en 2019 entre l’Union européenne et les pays du Mercosur, ouvrant les marchés européens à certaines denrées agricoles sud-américaines, inquiète d’autant plus les agriculteurs. « Il faut s’attendre à un déplacement de la production vers l’Amérique du Sud si cette loi passe », affirme Reinhard Jung, porte-parole de l’organisation « Freie Bauern », à l’origine des manifestations mardi 9 février.

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Près de la moitié des espèces d’insectes en déclin

Selon une vaste synthèse d’études dévoilée en 2019, près de la moitié des espèces d’insectes, essentiels aux écosystèmes, sont en déclin dans le monde. Les scientifiques allemands avaient été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme sur cette « apocalypse des insectes » en constatant, sur la base de mesures effectuées durant trente ans, que près de 80 % des populations avaient déjà disparu dans le pays.

AFP