Au rond-point Schuman à Bruxelles, sur lequel donnent les immenses bâtiments vitrés de la Commission européenne et du Conseil des ministres, forces de l'ordre et agriculteurs se font face, séparés par des barbelés. Les policiers en tenue encaissent les jets d'oeufs lancés par des manifestants belges. Malgré la fumée épaisse qui se dégage d'un feu de bancs « prélevés » sur le rond-point, des pétards incessants et des grenades assourdissantes, l'ambiance de la manifestation est bon enfant au début de l'après-midi. Drapeaux blancs et verts (FNSEA), jaunes (Coordination rurale et Confédération paysanne), bleus, rouges ou verts... se mélangent aux abords du rond-point. Dans la foule, en majorité des Français, des Belges et des Allemands. Mais on peut aussi croiser des Espagnols, des Italiens, des Polonais, des Lituaniens... Visionnez notre reportage VIDEO.

Un groupe de la FDSEA des Côtes-d'Armor est là. « Nous sommes venus défendre notre pain. Certains sont là par solidarité. Nous n'avons plus de liquidités, plus de trésorerie, alors que nous avons perdu des primes. » Une remarque revient à plusieurs reprises : « Les prix sont les mêmes qu'il y a 30 ans ! » L'embargo russe, de nouveau, est en première ligne dans la liste des doléances, tout comme le problème des distorsions de concurrence avec les autres Etats membres, les réglementations et la « peur au ventre » face aux contrôles.

Des Belges non syndiqués avancent à côté d'eux, critiquant la Commission et les politiques européens : « Ce qu'ils veulent, ce sont de grandes unités industrielles et des prix bas. Chercher une alternative par l'exportation, ce n'est pas la solution. Il faut produire moins. » Une jeune éleveur laitier de 33 ans, membre du syndicat wallon FWA, attend avant tout des prix rémunérateurs. « Ça ne sert à rien d'avoir moins de normes si on n'a pas de débouchés ! Les outils et les moyens sont là. Le problème est la surproduction. » 

Du haut d'une scène, les responsables de l'EMB (European Milk Board) et de Via Campesina des différents pays européens rappellent leurs revendications. Pour la France, Paul de Montvalon, représentant de l'Apli à l'EMB, Laurent Pinatel (Confédération paysanne) et Véronique Le Floc'h (OPL – Organisation des producteurs de lait/Coordination rurale) montent à la tribune. Paul de Montvalon estime que « le principal problème de l'agriculture, c'est l'agrobusiness. Nous ne voulons pas plus de primes, de subventions. Nous voulons des prix, et vivre dignement de notre métier. »

« Le tout est que les politiques prennent conscience de nos difficultés »

Pour autant, les manifestants espèrent peu de ce Conseil des ministres. « Peut-être vont-ils augmenter le prix d'intervention, commente l'éleveur belge. Mais il faudrait au moins 25 centimes par litre. » « Ce serait un signal positif pour les marchés », approuve un observateur. Néanmoins, les manifestants attendent autre chose qu'une aide d'urgence ou le relèvement du prix d'intervention. « Il y a un manque de reconnaissance de la part des politiques par rapport à notre métier, qui est très dur, poursuit l'éleveur. Nous attendons une politique agricole européenne visionnaire. C'est un choix de civilisation. » Il risque d'être déçu par les mesures annoncées... Il partira à 15 heures, avant de connaître les annonces, il est temps d'aller traire ses vaches.

Au Copa-Cogeca, on est plus amer. Les troupes avaient rendez-vous à la gare du Nord, avant de rallier le rond-point Schuman. Le Copa annonce plus de 1.800 tracteurs et plus de 8.500 personnes (1.455 tracteurs et 7.000 agriculteurs selon la police), dont plus de 3.500 agriculteurs et 270 tracteurs du côté français (FNSEA). Mais faute de place, ils ont dû se replier dans les rues parallèles, et les dirigeants membres du Copa-Cogeca (dont la FNSEA) sont privés d'accès à la tribune. « Le Copa a raté sa com', critique un observateur. L'EMB occupait le terrain depuis la veille ! » Devant les bâtiments du Conseil de l'UE, le président du Copa parle de « beaucoup de violence et de débordements de l'autre côté » (l'EMB). « On ne veut pas être mêlés à ça. On a voulu une collaboration entre l'amont et l'aval, contrairement à l'EMB qui parle de l'industrie agroalimentaire comme d'un poison. »

Xavier Beulin parle de « déception » pour les manifestants qui n'ont pas pu entendre leurs dirigeants s'exprimer. Mais il cible surtout les instances bruxelloises, déplorant que la délégation du Copa-Cogeca n'ait pas été reçue suffisamment longtemps pour exposer correctement ses revendications. Il met également en doute le problème de santé du commissaire européen à l'Agriculture Phil Hogan, porté pâle. « Si le commissaire a un problème gastrique parce qu'il n'a pas envie de nous rencontrer, c'est nous qui irons à lui », commente-t-il. Un « problème gastrique » qui fait rire jusque dans les rangs des manifestants.

L'ambiance change vers 17 heures. Faute de bancs, déjà calcinés, de la paille, des arbres et une vieille caravane repeinte en holstein sont enflammés sur le rond-point par un groupe de jeunes. Réplique des forces de l'ordre, un nuage de gaz lacrymogènes envahit la place, refoulant tous les manifestants. C'est le signal de retour. Par petits groupes, les agriculteurs rejoignent leurs cars. Mais ils sont nombreux à être satisfaits de l'ampleur de la mobilisation. Satisfaits aussi du nombre de nationalités présentes. « Quand on voit le nombre de pays représentés, on peut être optimistes. Le tout est que les politiques prennent conscience de nos difficultés. » Un espoir pas forcément partagé.

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Elsa Casalegno et Claire Hue, à Bruxelles