Si Éric Thirouin, président de l’AGPB, a commencé la conférence du 20 août 2019 avec « un grand sourire », rappelant les bonnes récoltes tant en blé tendre qu’en orge, il s’est rapidement assombri, évoquant un recul des surfaces en blé dur de 17,7 %, soit 100 000 ha de moins par rapport à 2018. « Les rendements et les cours ont découragé les agriculteurs, surtout dans le Sud », a-t-il justifié.

Ce sur quoi Philippe Heusele, son secrétaire général, rebondit : « Les rendements sont bons, la qualité l’est aussi. Le blé tendre est lourd et bien sec avec un PS (1) élevé et une humidité faible ainsi que des taux de protéines satisfaisants qui accompagnent les bons rendements pour les clients toutes destinations. Les blés durs jaunes de bonne qualité plaisent autant aux pastiers italiens que français, mais les cours ne sont pas au rendez-vous. Les prix sont 30 à 40 €/t (soit –20 %) en dessous de ceux de 2018, alors que le blé tendre a pris 12 à 15 %. »

Chute des prix

L’inquiétude relative aux prix touche toutes les céréales puisque plus de la moitié de la production part à l’exportation. Or, comme le signale Philippe Heusele, « les cours mondiaux font la base du prix, mais les coûts de production sont franco-européens ». La concurrence intra-européenne et avec les pays de la mer Noire (Russie, Ukraine) s’accroît sur « des marchés traditionnellement acquis à la France comme l’Union européenne, l’Afrique du Nord et subsaharienne, des pays structurellement importateurs ».

Par ailleurs, les revenus moyens des céréaliers français ont été de 1 308 € par mois et 1 460 € par mois prévus pour 2019, soit moins que le Smic à 1 520 €. « Si l’on pouvait espérer une hausse des revenus avec les rendements et les prix de juillet, ceux du blé ont dévissé depuis une quinzaine de jours, perdant plus de 10 € sur un prix autour de 150 €/t. Cela nous fait craindre des revenus largement en dessous des prévisions », alerte le président.

« Ne pas changer de stratégie tous les quatre matins »

« Le gouvernement pousse à la transition agroécologique pour répondre aux attentes des Français », estime Éric Thirouin, qui a engagé un travail de certification des 250 000 exploitants céréaliers en HVE (2) de niveau 2 sur les 2 ou 3 années à venir. « Pour le réaliser, il faut intégrer la culture de l’agriculture et ne pas changer de stratégie tous les quatre matins. Or, c’est ce que l’on voit aujourd’hui avec ce gouvernement. »

Pour exemple, la profession s’était engagée, dans le cadre des États-généraux de l’alimentation, à mettre en place avant le 1er janvier 2020 des chartes sur la bonne utilisation des produits phytosanitaires pour pallier les inquiétudes des riverains. « En juillet dernier, le gouvernement a changé les règles du jeu et instauré des zones de non-traitement figées, poursuit-il. Donc on arrête les chartes ? Comment peut-on être dans une logique de concertation avec les riverains et dans une logique d’interdiction et de réglementation stricte ? »

« D’autre part, pour entrer dans cette dynamique de la transition agroécologique, nous avons besoin d’investissements, d’innovation (robot, desherbinage, nouvelles variétés via les NBT…). Au lieu de nous aider, le gouvernement a mis en place une redevance pour pollution diffuse, c’est-à-dire une charge supplémentaire sur les exploitations qui plombe leur capacité compétitive sur les marchés. »

Distorsions de concurrence

Les accords de libre-échange (Ceta et Mercosur) sont venus ternir le tableau un peu plus. « Le gouvernement français demande aux agriculteurs d’être de plus en plus pointus sur l’aspect environnemental, mais ouvre dans le même temps ses frontières et laisse entrer des denrées qui ne respectent pas les normes françaises. Des céréales traitées à l’atrazine ou au 2-4-D pourront inonder l’Hexagone, alors que ces traitements sont interdits en France et en Europe depuis un certain nombre d’années. Ce n’est plus possible ! » avertit Éric Thirouin.

Isabelle Lartigot

(1) Poids spécifique.

(2) Haute valeur environnementale.