Pour une partie des enfants issus de la ville désireux de retrouver dans les campagnes et les montagnes une « nature » propice à l’élaboration de leurs rêves ou de leurs projets, Canis lupus est désormais associé au sauvage. Les derniers témoins d’une histoire conflictuelle entre l’homme et le loup disparaissent. L’homme se met à repenser sa place dans l’univers. Symptomatique est à cet égard l’impact de Farley Mowat, dont l’ouvrage Never Cry Wolf, publié en 1963, donne lieu en 1983 à une adaptation cinématographique et à une traduction au titre révélateur, Mes Amis les loups, en 1984.

« Disculper » le loup et réécrire l’histoire

Dans son récit, le biologiste canadien révèle, sur le cercle polaire arctique, un comportement très différent de celui auquel les sociétés européennes d’antan étaient habituées. Face à l’homme, qu’il ne côtoie que rarement, l’attitude du canidé sauvage est prudente. Il est vrai qu’il s’agit d’espaces où les densités humaines sont faibles, où l’élevage laisse peu de proies à convoiter et où les chasseurs s’arrogent l’essentiel des prélèvements de caribous.

Afin d’assurer le retour « naturel » du canidé sauvage en France, il faut coûte que coûte préserver « l’innocence du loup ».

À partir de cet héritage venu du continent nord-américain, la réflexion sur la nature et la sensibilité écologiste trouvent à se développer. En 1985, l’année qui suit la traduction de l’ouvrage de Mowat, Gérard Ménatory crée le Parc à loups du Gévaudan, en Lozère. Il est l’un des premiers du genre et il a une fonction pédagogique et idéologique claire : contribuer à changer l’image du canidé sauvage. Pour ce faire, il faut « disculper » le loup et réécrire l’histoire. C’est ici que la veine littéraire assure l’inspiration nécessaire pour le réhabiliter. En cherchant à résoudre l’énigme de la Bête du Gévaudan en 1984, Gérard Ménatory puise dans l’héritage d’Abel Chevalley et Henri Pourrat. Après deux siècles d’oubli, la hyène d’Afrique du Nord revient sur le devant de la scène, en association criminelle avec l’homme en la personne du redoutable Antoine Chastel.

Huit ans plus tard, un autre défenseur de la cause du loup, Michel Louis, va encore plus loin : il désigne le comte de Morangiès comme l’instigateur des attaques de la Bête du Gévaudan, le fils Chastel lui servant de complice. Dans cette perspective, il lui suffit de noircir l’image d’un militaire déchu dénué de scrupules.

Après tout, la bête était un « chien de guerre » dressé pour tuer, un « molosse cuirassé » manipulé par l’homme, comme le suggérait déjà Raymond-Francis Dubois, dédiant son ouvrage « au loup – Canis lupus –, accusé à tort… par le tribunal de l’obscurantisme » ! Et de reprendre les conclusions originales, mais jusqu’ici mises à l’écart, d’un gynécologue de Montpellier, le docteur Puech, qui avait formulé l’hypothèse d’un assassin sadique en 1910. Avec la Bête du Gévaudan, le mystère et le complot sont mis à contribution. Dans le combat militant qui s’engage pour assurer le retour « naturel » du canidé sauvage en France, il faut coûte que coûte préserver « l’innocence du loup ».

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen