Quel est l’intérêt pour Carrefour de dialoguer avec L214 ?

L’important pour nous, c’est de répondre au consommateur. C’est lui qui décide. Or les ONG, souvent précurseures, portent des débats sur lesquels la société dans son ensemble ne s’est pas positionnée.

Quand leur combat est bon, quand elles amènent des sujets pertinents, elles font évoluer nos clients dans nos magasins, et nous évoluons avec eux. Le point de convergence sur lequel tout le monde s’accorde aujourd’hui est le bien être animal.

L’important pour nous, c’est de répondre au consommateur.Agathe Grossmith, directrice projets RSE du groupe Carrefour

Le groupe Carrefour avait-il sollicité L214 pour la création de sa gamme veggie ?

Le début des échanges entre L214 et Carrefour remonte aux premières actions de l’association au sein de nos magasins1.

Concernant Carrefour Veggie, L214 et ses représentants ont été invités peu après le lancement de la gamme pour une dégustation, mais l’association n’a pas participé à la création des recettes ni aux premiers tests de produits.

Podcast, articles sur le blog, mentions de Carrefour veggie dans un livre dédié à L214 : l’association a largement relayé le lancement de la gamme. S’appuyer sur elle faisait-il partie du plan marketing ?

Nos cibles avec cette gamme étaient avant tout les clients flexitariens, ceux qui diminuent leur consommation de viande pour augmenter la part végétale. Et comme nous étions le premier distributeur à proposer une telle variété, l’offre a intéressé les militants.

Nous ne contrôlons pas la communication de L214, mais nous sommes heureux que l’association ait apprécié nos produits.

De quelle manière travaillez-vous aujourd’hui avec l’association ?

Nos échanges avec L214 prennent la forme d’un dialogue bilatéral, comme avec CIWF ou Welfarm. Il n’y a pas de convention de partenariat, comme nous pouvons l’avoir avec le WWF par exemple. Mais les ONG ne sont pas les seules parties prenantes.

Nous avons créé, depuis l’année dernière, un comité d’orientation alimentaire, une plateforme de discussion qui réunit plusieurs fois par ans des personnalités d’origines diverses, comme François Mandin [agriculteur en Vendée et président de l’Apad, N.D.L.R.], ou Emmanuel Faber [directeur de Danone N.D.L.R.], et qui alimentent notre stratégie2. Le dernier sujet de ce comité, par exemple, est l’agriculture de conservation des sols.

Au-delà de ce comité, nous organisons des panels sur des sujets spécifiques, comme la pêche durable. Ils réunissent des ONG, des fournisseurs, des experts, et bien sûr des clients, qui ont un parti pris concret. Nous invitons lors de ces ateliers quelques dizaines de personnes pendant un ou deux jours. Ils nous permettent de nous positionner, et de lancer des projets.

Est-ce la pression de L214, ou vos échanges avec l’association, qui vous ont conduit à arrêter les œufs en cage ?

L’arrêt des œufs en cage a été un travail de longue haleine. Nous avions déjà depuis longtemps des échanges avec Welfarm et le CIWF, mais aussi avec les fournisseurs, et la profession agricole. Finalement, lorsque nous avons choisi de faire la bascule, en 2016, 60 à 70 % des œufs à marque Carrefour étaient déjà produits hors cage.

Certaines ONG sont dans une véritable démarche partenariale, et elles nous accompagnent étroitement sur l’établissement des cahiers des charges. D’autres sont plus militantes. Entre leur vision, les combats qu’elles portent, et la réalité de ce que nous pouvons faire, les discussions sont parfois délicates. Sur le sujet des œufs hors cage, si nous étions convaincus de l’enjeu, nous n’étions pas toujours d’accord sur les modalités, ou les échéances.

Vos échanges avec une association qui souhaite l’arrêt de l’élevage dérangent la profession agricole. Est-il déjà arrivé par le passé que vos différents interlocuteurs aient des intérêts aussi divergents ?

Au début de nos échanges avec les ONG de protection de la mer, les pêcheurs étaient eux aussi choqués. Mais quelle était notre vision long terme ? En tant que distributeur, nous voulions continuer à proposer des produits de la mer à nos clients. Or si on ne mettait pas un terme à la pêche des poissons de grand fonds, les stocks se seraient épuisés, et les pêcheurs n’auraient pas pu continuer leur activité. Aujourd’hui, alors que les stocks remontent, notre travail paye.

Sur le bien être animal, la question n’est sans doute pas différente. Si on ne traite pas le sujet du bien être animal, beaucoup de consommateurs arrêteront tout simplement de manger de la viande. Mais si on travaille sur les modes d’élevage, on pourra répondre à ces attentes, et rétablir un rapport sain avec le monde vivant.

Propos recueillis par Ivan Logvenoff

1. Le blog de L214 conserve quelques traces de ces relations plus difficiles : dénonciation du mois des animaux vivants organisé par Carrefour dès la création de l’association en 2008, actions contre le foie gras au Carrefour d’Auteuil en 2011, ou manifestations la même année contre les œufs en cage à Bordeaux, Paris et Amiens. En 2013, un procès a également opposé L214 à l’un des fournisseurs de Carrefour en Saône-et-Loire.

2. Le comité d’orientation alimentaire de Carrefour réunit : Lucie Basch, fondatrice de la start-up Too Good To Go ; Myriam Bouré, co-fondatrice de Open Food France ; Emmanuel Faber, président-directeur général de Danone ; Jean Imbert, chef cuisinier et gagnant de top chef en 2012 ; François Mandin, agriculteur en Vendée et président de l’Apad ; Caroline Robert, chef de service à Gustave Roussy, cancérologue ; Maxime de Rostolan, ingénieur chimiste et fondateur de Fermes d’Avenir.