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Les intermédiaires court-circuités

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En supprimant le recours à des tiers de confiance, la blockchain fluidifie les échanges, supprime les problèmes de paiement et assure la traçabilité.

Confiance, voilà le maître mot dans les transactions agricoles. Mais si une poignée de main remplace souvent un contrat bien ficelé, le système montre ses limites en période de crise. Après la catastrophique moisson de 2016, les céréaliers ont découvert que les acheteurs pouvaient adapter comme bon leur semblait leurs grilles de paiement après la livraison de la récolte, quand ce n’est pas pire. Ainsi, le redressement judiciaire du négociant Van Hulle, prononcé la semaine dernière, laisse sur le bord de la route 250 agriculteurs qui ont livré leur récolte sans être payé. Les éleveurs ne sont pas épargnés, en particulier ceux qui livrent à de petites structures en panne de trésorerie. Toutefois, une technologie pourrait révolutionner tout ça : la blockchain.

Note : pour mieux visualiser l’infographie, clic droit, puis ouvrir dans une nouvelle fenêtre.

Une machine à confiance

C’est la technologie du moment, celle dont tout le monde vante les mérites mais qui a encore peu d’applications concrètes. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’en comprendre tous les arcanes pour en bénéficier puisque, du côté de l’utilisateur, une application fondée sur la blockchain se présente comme un logiciel classique. En revanche, il est bon d’en connaître le fonctionnement pour éviter les pièges.

La blockchain repose sur deux principes : la suppression des intermédiaires et la décentralisation des vérifications. Lors du paiement de la récolte par exemple, la banque fait office de tiers de confiance entre l’agriculteur et le négoce. Un rôle qui engendre un coût et aussi un délai dans le paiement. Avec la blockchain, il n’y a plus besoin de la banque pour certifier la transaction, c’est le système lui-même qui la certifie (voir ci-dessus).

C’est ainsi tout un ensemble d’intermédiaires qui peut être court-circuité, depuis les banques jusqu’aux sites de mise en relation comme Uber, Air BnB ou Le Bon Coin. Toutes les transactions s’effectuent directement entre utilisateurs et des milliers d’ordinateurs décentralisés, appartenant à des particuliers ou à des entreprises, qui mettent leur puissance de calcul au service de la chaîne pour valider et enregistrer la transaction de façon indélébile et infalsifiable. Les start-ups qui utilisent ces blockchains ont des frais de fonctionnement très réduits par rapport aux intermédiaires actuels car elles n’ont pas de serveurs à entretenir, la puissance de calcul étant fournie par les ordinateurs de la chaîne. Leurs prestations sont donc compétitives.

L’application de la blockchain la plus connue est la monnaie virtuelle bitcoin. Il s’agit du premier système de paiement entièrement décentralisé, fonctionnant grâce aux ordinateurs des utilisateurs et court-circuitant les banques. On peut comparer le bitcoin à de l’argent liquide sur internet. L’avantage par rapport aux autres paiements en ligne comme les cartes de crédit, c’est qu’il n’y a pas de risque de piratage des données bancaires et que les frais bancaires pour les achats à l’étranger sont supprimés. L’authenticité de chaque transaction entre utilisateurs de bitcoins est protégée par des signatures numériques. Plusieurs fournisseurs de services assurent la conversion entre les bitcoins et la monnaie locale. La valeur d’un bitcoin est variable, comme celle d’une monnaie « réelle ».

Solutions agricoles

Dans tous les séminaires consacrés au développement des blockchains, l’agriculture est souvent citée comme le secteur économique qui profitera le plus de cette technologie. Le premier bénéfice est la sécurisation des paiements. Une première application va être testée lors de la moisson en Australie (lire l’encadré), puis cet été aux Etats-Unis et au Canada. L’utilisation de la blockchain pour le paiement ne se limite pas aux échanges de denrées agricoles. Ainsi, des applications plus légères peuvent être mises en place pour la vente à la ferme dans le cadre d’un circuit court, afin d’économiser les frais bancaires et de soutenir les trésoreries avec un paiement en temps réel.

L’autre application qui vise directement l’agriculture concerne la transparence de la chaîne d’approvisionnement et la traçabilité. Le côté infalsifiable des données et leur archivage dans les blocs permettent de suivre tout le cheminement d’un produit, du champ à l’assiette. C’est la solution choisie par le géant de la grande distribution WalMart pour suivre la chaîne d’approvisionnement du porc en Chine. D’autres solutions comme le partage de données entre agriculteurs ou l’enregistrement d’actes de propriété sont à l’étude.

Des risques à considérer

Cette jeune technologie n’est pas sans risque. Celui qui est le plus évoqué est le piratage, dont a été récemment victime le bitcoin. Le danger n’est pas tant pour l’intégrité des blocs que pour les ordinateurs de la chaîne, vers lesquels les pirates peuvent remonter. L’autre interrogation qui se pose est celle de la validité des transactions en cas de litige. Mieux vaut donc pour le moment utiliser les applications blockchain d’entreprises capables de générer des contrats physiques. Une chose est sûre, quand on constate la panique actuelle des banques face au développement des blockchains, c’est que cette technologie est prometteuse.

Corinne Le Gall

Une récolte australienne payée dès la livraison

La technologie blockchain se concrétise pour les céréaliers australiens, qui vont utiliser l’une de ses applications dès la prochaine moisson, au mois de décembre. En effet, la start-up locale Full Profile lance le service AgriDigital comportant plusieurs outils, dont une blockchain pour les transactions physiques de produits agricoles. Grâce à cette technologie, les agriculteurs disposent de contrats de paiement en temps réel, dès livraison de la récolte au négoce. Emma Weston, agricultrice et ingénieur en informatique, est à l’origine de cette solution. « L’idée a germé après une moisson difficile, où les négociants ont tardé à nous payer et, surtout, ont interprété à leur avantage des contrats mal bordés ou inexistants, explique Emma Weston. Notre solution est fondée sur une blockchain mais l’agriculteur et le courtier adhérent à AgriDigital ne s’en rendent pas compte et l’utilisent comme une application classique. »

Pour acheter du grain, le courtier sélectionne un contrat type dans sa liste et entre son prix d’achat. Tous les agriculteurs susceptibles de livrer immédiatement ou à la récolte reçoivent un SMS qui récapitule le prix d’achat et les termes du contrat. Si l’agriculteur est intéressé, il indique la quantité qu’il souhaite livrer et génère le contrat d’un seul clic. Le courtier reçoit en même temps le contrat, qui est infalsifiable car validé par la blockchain. Au moment de la livraison, le pont bascule et les appareils de test de la qualité du grain sont reliés à la plate-forme AgriDigital. Toutes les informations relatives au grain sont enregistrées dans la blockchain et le contrat définitif est généré avec la somme à verser à l’agriculteur. AgriDigital vérifie que le négoce a suffisamment de fonds pour payer l’agriculteur. Une fois que le transfert d’argent est effectué et que le compte virtuel de l’agriculteur est crédité, il reçoit un SMS qui lui indique qu’il peut décharger le contenu de sa remorque. « Il n’y a donc aucun risque d’impayé. De plus, les contrats sont générés automatiquement », se félicite Emma Weston.

Le paiement s’effectue en AgriDigital coin, une monnaie virtuelle semblable au bitcoin. Un AgriDigital coin correspond à un dollar australien et courtier comme agriculteur peuvent échanger l’un pour l’autre en ligne. La plate-forme AgriDigital va effectuer sa première campagne pour la moisson de 2016-2017. Emma Weston envisage de décliner sa solution blockchain à d’autres secteurs comme la viande et la laine en 2018.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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