Manger bio protégerait du cancer ? Un peu facile… C’est pourtant le message simpliste qu’on a pu lire ou entendre, faisant suite à la publication d’une étude de l’Inra et l’Inserm, le 22 octobre, observant une réduction de 25 % du risque de cancer chez les plus gros consommateurs de bio, par rapport aux non consommateurs.

Les réactions ne se sont pas fait attendre, notamment de la part de l’Académie d’agriculture, qui regrette que cette étude soit « déjà partout utilisée comme charge supplémentaire pour dénigrer [les produits phytosanitaires] et les accuser de tous les maux ». Sans remettre en cause le sérieux de l’étude, c’est surtout l’interprétation qui en a été faite qui a été fustigée par la communauté scientifique. Car comme le soulignent les auteurs eux-mêmes, cette étude à elle seule ne saurait conclure que la consommation de produits bio réduit le risque de cancer.

Les limites de l’étude

Près de 70 000 personnes ont été suivies, pendant sept ans. Cependant, cet échantillon n’est pas représentatif de la population française, puisqu’il comporte une écrasante majorité de femmes (78 %), et n’est composé que de volontaires – donc des personnes se sentant personnellement concernées par le sujet.

La période d’étude a beau être relativement longue, les cancers apparus pendant cette période peuvent être dus à des facteurs antérieurs à l’étude, même si les chercheurs ont pris le soin d’écarter de l’étude les cancers déclarés lors des deux premières années.

Enfin, la part d’aliments bio dans la consommation totale est évaluée de façon peu précise, puisque les déclarants ont trois choix : « le plus souvent », « occasionnellement », « jamais ». Pour l’Académie d’agriculture, cela conduit à des évaluations de consommation « irréalistes ».

Des biais partiellement pris en compte

D’autre part, un biais majeur vient du fait que les consommateurs de bio sont globalement adeptes d’un mode de vie plus sain (moins fumeurs, moins sédentaires, plus préoccupés par leur santé…) que la moyenne de la population. Conscients de ce biais majeur, les chercheurs indiquent avoir tenu compte de ces facteurs pour refaire leurs calculs, sans que les résultats en soient sensiblement modifiés. Ce qui n’empêche pas de garder cette limite en tête…

Un message plus nuancé

Les résultats de l’étude sont, enfin, beaucoup plus nuancés que le message qui a été propagé. La corrélation observée entre la consommation de produits bio et un plus faible risque d’apparition de cancer n’est statistiquement significative que pour deux types de cancers : le cancer du sein chez les femmes ménopausées et le lymphome non hodgkinien.

Observer n’est pas expliquer

L’étude en question consiste en des travaux d’observation, pas d’expérimentation… Les chercheurs ont observé une fréquence accrue de cancers chez les consommateurs ayant déclaré manger peu ou pas de produits bio, par rapport aux gros consommateurs. Ils parlent d’une association entre ces deux phénomènes – forte consommation de produits bio, faible apparition de cancers – mais pas de lien de cause à effet ! Celui-ci reste à prouver.

D’autres facteurs, inhérents à la population étudiée, sont en effet susceptibles d’expliquer la plus faible exposition des uns au risque de cancer. les chercheurs suggèrent que la présence de pesticides dans l’alimentation non bio pourrait être un facteur d’explication. Cependant, cette hypothèse n’a pas été scientifiquement testée. Une recherche de résidus de pesticides dans les urines de certains consommateurs a donné des résultats cohérents avec cette hypothèse (les consommateurs de produits bio présentaient moins de résidus), mais aurait nécessité d’être menée à large échelle pour que des conclusions puissent en être tirées.

Besoin d’études complémentaires

Les auteurs de l’étude le soulignent : d’autres études doivent être menées pour confirmer – sans même parler d’expliquer – l’existence d’un lien entre bio et cancer.

À vrai dire, la question de l’existence d’un lien entre bio et santé a déjà fait couler de l’encre. Les conclusions des divers travaux restent jusqu’à présent très prudentes, mais on peut noter que la réduction du risque de développer un lymphome non hodgkinien avait déjà été observée dans une précédente étude de grande envergure portant sur 600 000 femmes suivies pendant neuf ans (Bradbury et al., 2014). Mais là encore, il s’agit d’une observation, non d’une explication. Impossible d’en conclure que cette réduction du risque est liée à une plus faible exposition aux pesticides ou à une meilleure qualité nutritionnelle des produits bio….

D’ailleurs, que sait-on à ce sujet ?

Une littérature déjà abondante… mais encore peu concluante

Les nombreuses études sur les qualités sanitaires et nutritionnelles comparées des aliments bio et conventionnels n’ont pu, jusqu’à présent, tirer de conclusions solides. Seul constat à peu près stable : il y a moins de résidus phytosanitaires dans les produits bio, ce qui paraît logique…

C’est ce que notait entre autres une étude de l’Afssa en 2003, qui observait également que les produits biologiques ne présentaient pas plus de contaminations aux mycotoxines que les produits conventionnels, et semblaient plutôt moins exposés à la contamination par les métaux lourds.

Sur le plan nutritionnel, cette étude relevait peu de différences significatives entre aliments bio et non bio. Elle notait toutefois des teneurs en polyphénols légèrement plus intéressantes dans les fruits et légumes bio, et un plus faible taux de protéines – mais mieux équilibrées – dans les céréales bio. Un lien plus sérieux semblait exister avec le profil en acides gras (teneur en oméga 3 notamment), plus favorable dans le lait et la viande biologiques. Cette observation a d’ailleurs été confirmée en 2016 dans une étude britannique et s’explique aisément par les différences de régime alimentaire, les élevages bio étant davantage herbagers.

Mais quelles que soient les différences de composition observées entre aliments bio et conventionnels, il reste encore à prouver que ces différences influencent la santé des consommateurs – et dans quelles proportions.

En attendant, gare aux raccourcis trompeurs…

Bérengère Lafeuille