«La machine est complètement grippée », lance sans détour Didier Delzescaux, directeur de l’Interprofession porcine (Inaporc). Le coronavirus, qui sévit en particulier en Chine depuis mi-décembre 2019, donne un coup de frein à toute l’économie du pays et affecte ses partenaires commerciaux.

Car les importations de l’empire du Milieu sont compromises. Le manque de personnel « impacte en premier lieu le fonctionnement des ports et des transports (lire l’encadré p. 18) », indique FranceAgriMer. En résulte un phénomène d’embouteillage dans les ports, « particulièrement à Shanghai et Tianjin, où arrivent 80 % des exportations de viandes et des principaux produits agroalimentaires ».

« Le manque de disponibilité de conteneurs entrave les exportations vers la Chine comme vers d’autres régions du monde », note Julie Mayot, de la Fédération des industries avicoles (FIA).

Pour les opérateurs des filières françaises, c’est la double peine. « Les grèves dans les ports en début d’année ont déjà provoqué des retards d’envois vers la Chine. Cette nouvelle crise ne va rien arranger », estime Jean-Marc Chaumet, chef de projet à l’Institut de l’élevage.

Filières animales

Porc

Mi-février, les exportations françaises de viande porcine vers la Chine « ont retrouvé leur niveau de novembre 2018, soit trois fois moins qu’à la fin 2019 », rapporte FranceAgriMer.

Si les abattoirs d’Europe du Nord ou d’Espagne font tourner à plein leurs outils pour anticiper le retour de la demande chinoise, les opérateurs français ne disposent pas de telles capacités de stockage de viande congelée. « On observe un retour du commerce vers des clients historiques comme l’Italie, rapporte Pascal Le Duot, directeur du Marché du porc breton. Le pays est également touché par le coronavirus, ce qui n’est pas sans poser de difficultés. » Alors que le prix du porc reste sur une tendance à la hausse sur les principales places de cotations européennes, la référence française décroche.

Lait

Sur les marchés laitiers, le cours européen de la poudre maigre connaît son premier repli depuis seize mois. « C’est le résultat du recul de la consommation intérieure et des importations chinoises, ainsi que de l’appréhension des acteurs du marché », explique Jean-Marc Chaumet. Le surplus de lait produit en Chine est souvent stocké en poudre. « Il est encore trop tôt pour dire si cela va concurrencer les exportations de poudre européennes, toujours compétitives », note l’économiste.

La Chine, premier importateur mondial de produits laitiers, est le principal client tiers de la France. S’il est prématuré de parler d’une saturation du marché européen, « nous approchons du pic de collecte et il faudra trouver des débouchés », relève FranceAgriMer. À moyen terme, la situation pourrait se retourner en faveur des exportateurs. La dynamique de collecte chinoise est désormais en pause. « Si la résilience de la filière n’est pas optimale, cela pourrait favoriser les importations une fois la crise passée », avance Jean-Marc Chaumet. En Italie, qui compte parmi les plus gros importateurs de beurre et poudre de lait français, « le confinement est moins sévère mais la consommation intérieure pourrait reculer ».

 

Viande bovine

Dans la filière bovin allaitant, les inquiétudes portent principalement sur les exportations de broutards vers l’Italie, premier débouché de la France. Si aucune restriction n’est appliquée aux transports, le secteur n’est pas à l’abri de futurs blocages logistiques. « Le coronavirus bouscule la hausse saisonnière des cours. Les acheteurs du centre de la France jouent la carte de la prudence. En revanche, pour les animaux destinés au marché espagnol, aucun signe d’anticipation au virus n’est observé dans les échanges », rapporte un observateur du secteur.

Filières végétales

Grandes cultures

Il est difficile de prévoir l’impact de l’épidémie sur la demande et les échanges mondiaux de grains. Toujours est-il que les cours européens et américains ont perdu du terrain, dans le sillage des autres matières premières, pétrole en tête, et des marchés financiers touchés par un vent de panique. « Le prix du blé a perdu 5 % à la fois sur Chicago et Euronext la semaine dernière », annonce Nathan Cordier, analyste chez Agritel. Une baisse qui vient enrayer la phase de consolidation amorcée au début de l’automne 2019.

Le colza chute aussi de 5 % sous le poids des huiles, ces dernières étant les plus touchées par la baisse du pétrole. « L’huile de palme est tombée à 2 365 ringgit/t le 2 mars à Kuala Lumpur », précise Nathan Cordier. Soit une baisse de près de 25 % en deux mois, en partie due au coronavirus. Or la Chine représente entre 12 et 15 % du marché mondial de l’huile de palme et elle achète aussi beaucoup d’huile de tournesol.

Par ailleurs, l’inquiétude est de mise pour les débouchés d’orge brassicole française. « La consommation de bière en Chine a baissé de 70 % depuis décembre 2019 du fait des restrictions sur les rassemblements publics, annonce Li Zhao Yu, responsable du bureau de France Export Céréales à Pékin. Les malteurs chinois arrêtent leur production, cela va avoir un impact lourd sur la demande en malt et donc en orge. » Or, la France est un des grands pays exportateurs de cette céréale vers la Chine (200 000 t déjà exportées entre juillet et décembre 2019). Les ventes risquent de diminuer au second semestre. En blé, selon Li Zhao Yu, il y a peu de conséquences sur les exportations françaises, la consommation de farine ne diminuant pas en Chine. « Il n’y a pas de problèmes logistiques car la plupart des achats sont déjà livrés dans les ports du sud du pays, là où il n’y a pas de problème de circulation des commodités », précise-t-il.

« Pour le moment, les fondamentaux sur les marchés des grains n’ont pas évolué, tempère toutefois Anne-Laure Paumier, directrice générale de La Coopération agricole-Métiers du grain. L’offre est toujours la même, la demande est là, les marchandises circulent.

 

Fruits et légumes

Un ralentissement de l’activité est observé, notamment sur le port de Shanghai. « Il manque des disponibilités en containers réfrigérés, explique Daniel Soares, d’Interfel, et cela déstabilise le marché mondial pour les pommes et les kiwis. Or, nous avons besoin de ces containers pour exporter vers d’autres destinations. »

 

Phytos

L’inquiétude provient du fait que beaucoup de matières actives sont fabriquées en Chine, que ce soit des génériques ou des molécules récentes. Elles sont ensuite acheminées en Europe pour être formulées dans les usines de production. Depuis l’épidémie de coronavirus, les sites industriels chinois sont bloqués et la fabrication de produits phyto en Europe s’en trouve pénalisée. « Si la situation perdure, une pénurie de produits est envisageable d’ici quatre mois », avance Pierre-Yves Busschaert, responsable des affaires économiques de l’UIPP (1). Les spécialités pour les interventions d’automne sont, en effet, en cours de fabrication.

(1) Union des industries de la protection des plantes.

Équipement

Matériel

L’approvisionnement en pièces ou en matériel venus de Chine ne pose pas encore de problème. Toutefois, des constructeurs italiens commencent à rencontrer des difficultés pour en acheminer en France. « Les transporteurs ne veulent plus aller chercher les matériels en Italie, confirme un constructeur transalpin, ce qui risque de peser rapidement sur les disponibilités. »

 

Photovoltaïque

La situation est plus préoccupante pour les panneaux photovoltaïques. « La production reprend en Chine, précise Xavier Daval, président de la commission solaire du Syndicat des énergies renouvelables. Mais la France a des critères bas carbone de composition des panneaux qui ne sont pas les standards de production. Donc ils rattrapent d’abord leur retard sur les panneaux standard avant de produire pour nous. En l’état actuel, j’estime que le coup de frein devrait pénaliser les raccordements français d’environ un à deux mois. » M. Salset, V. Guyot, A. Courty L. Pouchard, I. Escoffier, C. Le Gall et Gildas Baron