Un petit pas pour l’environnement… Et pour soutenir sa trésorerie. « Valoriser les réductions d’émissions carbone au sens monétaire du terme va permettre d’encourager et d’amplifier les bonnes pratiques dans les élevages », souligne Thierry Geslain, directeur du développement durable au sein de l’interprofession laitière (Cniel).

Évaluer son empreinte

Depuis 2015, les démarches « Beef Carbon », au niveau européen, et « Ferme laitière bas carbone » rassemblent 12 000 exploitations bovines autour d’un objectif commun : travailler sur l’empreinte carbone de sa ferme. Cette appréciation se fait via l’outil CAP’2ER (calcul automatisé des performances environnementales en élevage de ruminants). Décliné en deux niveaux - sensibilisation et action -, il comptabilise la consommation énergétique du site, les émissions de gaz à effet de serre (GES), le potentiel d’eutrophisation de l’eau et d’acidification de l’air mais aussi le stockage du carbone, la contribution au maintien de la biodiversité et la performance nourricière de l’exploitation.

Identifier et améliorer son empreinte carbone c’est bien. Mais faire certifier sa réduction, c’est mieux. « La méthode “Carbon Agri”, dont la labellisation par le ministère de l’écologie est imminente (non effective au 24/09, date de rédaction de l’article), permet de quantifier la réduction d’émission carbone réalisée sur une période de cinq ans reconductible, explique Jean-Baptiste Dollé, chef du service évaluation environnementale de l’Institut de l’élevage (Idele). Ces efforts, représentés en tonnage de carbone évité, seront ensuite valorisés sous forme de crédits proposés à la vente auprès d’entreprises souhaitant compenser leurs propres émissions. » Une démarche similaire existe en Australie, sous le nom de « Carbon farming initiative ».

Le diagnostic CAP’2ER, à la base du processus, s’ouvrirait aux petits ruminants courant 2020, puis aux porcs et aux volailles à plus long terme.

Un marché de gré à gré

Dès cet automne, les différents porteurs de projet (laiteries, organismes de conseil…) pourront notifier leur programme auprès du ministère de l’écologie. Les éleveurs ainsi enrôlés, de manière volontaire, se verront proposer un plan carbone agrémenté de divers leviers d’action. Au bout de cinq années de suivi et d’un CAP’2ER final, un rapport de suivi assorti d’un audit de certification clôturera la démarche.

« S’ils ne font pas partie d’un collectif impliqué, les éleveurs peuvent s’adresser à l’association France Carbone Agri. Nous regarderons s’il existe des initiatives locales desquelles ils pourraient se rapprocher », précise Jean-Baptiste Dollé. Pour l’heure, six cents techniciens sont formés au CAP’2ER.

Quelle rémunération attendre ? Au sein de la filière, on table sur 10 à 15 euros par tonne de carbone économisée. Pour une ferme qui parvient à réduire son empreinte carbone de 14 %, cela représente un gain potentiel d’environ 5 000 €  sur cinq ans, rétribués en milieu et fin de période. Notons que le « label bas carbone » n’apportera pas de plus-value sur la vente des produits.

Christian de Perthuis, fondateur de la chaire « Économie du climat » à l’université Paris-Dauphine, reste toutefois prudent. « Le tarif des crédits carbone se décide entre les vendeurs et les acheteurs. Il n’existe pas de cours unique. L’éventail des compensations est donc très large en fonction de la qualité des projets conduits (biodiversité, dimension sociétale). » D’après le dernier rapport de la banque mondiale, en 2019, les prix vont de moins de 1 € à 115 €/t de CO2. « Sur le marché des crédits carbone, contrairement à celui des quotas d’émission pour les industries lourdes, le mécénat des entreprises est volontaire, précise l’économiste. Il est donc plus difficile d’y faire monter les prix. »

Gain sur le long terme

Le bénéfice net pour l’éleveur dépendra également du niveau de prise en charge des diagnostics et de l’audit de certification par les porteurs de projets, la région, les interprofessions et les financeurs. « L’objectif est que la rémunération carbone couvre a minima les frais engagés par l’éleveur, rassure Jean-Baptiste Dollé. Le recours à l’association France Carbon Agri permettra notamment de mutualiser les frais tout en optimisant le management des projets (interface avec les financeurs, facturation, dépôt des dossiers…). »

Au-delà des crédits carbone, s’engager dans une démarche « bas carbone » permet de travailler sur la cohérence et l’efficience de son système. « Il existe une corrélation positive entre une bonne empreinte carbone et la réduction des charges d’exploitation », explique Catherine Brocas, de l’Idele. Pour la spécialiste, l’intérêt est également d’anticiper la réglementation et de montrer que l’agriculture est force de proposition sur les problématiques environnementales. Alexandra Courty