« À compter du 17 juillet, cette sécheresse est la plus sévère jamais enregistrée en France, battant celle de 1976 ». Le constat dressé par Météo-France dans son dernier bulletin de situation hydrologique au 1er août est édifiant. « Depuis le 1er septembre 2021, le cumul des précipitations efficaces est déficitaire de 25 à 75 % sur la quasi-totalité du pays », détaille l’établissement public.

Cellule de crise

Une « sécheresse historique » selon les mots de Matignon qui a poussé Élisabeth Borne à activer la cellule interministérielle de crise le 5 août. Si elle a notamment demandé aux Préfets de réunir les commissions locales de l’eau, ceux-ci n’ont pas attendu pour décider de restrictions. L’ensemble des départements de France métropolitaine faisaient l’objet au 2 août d’un arrêté sécheresse ciblant les zones où l’usage de l’eau est restreint voire interdit. Des mesures qui limitent particulièrement l’irrigation lorsque les prélèvements ne sont pas réalisés à partir de retenues de stockage.

 

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Des adaptations plus souples peuvent parfois être demandées pour l’arboriculture et le maraîchage notamment. Sauf arrêté spécifique, l’abreuvement des animaux est exclu des mesures de restriction. Il est possible de vérifier le dispositif applicable à son territoire en consultant le site internet de sa DDT (M) ou la carte mise en ligne par le ministère de la Transition écologique sur le site Propluvia actualisée tous les jours.

Une « double peine » pour les cultures

Sur le terrain, les mêmes craintes pour les cultures d’été sont partagées, quelle que soit la région. « On est face à une double peine : un déficit hydrique, cumulé à des vagues de chaleur », résume un technicien en Pays de la Loire. Difficile, pour l’instant, de mesurer l’impact sur la récolte du maïs, qui s’annonce très précoce, « mais on a de forts doutes sur les fécondations des parcelles non-irriguées », indique un opérateur en région Centre.

 

En Midi-Pyrénées, les températures élevées ont « brûlé le pollen ». Il « manque du grain », assure un agent local. Sur son secteur, certains agriculteurs ne peuvent plus irriguer depuis plusieurs semaines. « Le maïs ou le soja en sec, c’est très compliqué », lâche-t-il. Le remplissage est pénalisé par le manque d’eau. Le tournesol souffre tout autant, et la culture arrive à maturité avec deux voire trois semaines d’avance selon la région.

 

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Sur une partie de la Lorraine, « la météo plutôt optimiste sur le retour de pluie a déclenché les semis de colza », indique un opérateur. En région Centre, les graines sont aussi en terre, malgré l’absence d’eau. « Cela annonce des levées très hétérogènes », confie un agent. Dans le Sud-Ouest, on s’interroge : « à défaut de pluie, les semis ne pourront pas se faire », craint un technicien.

Pommes de terre en souffrance

Les pommes de terre ont aussi souffert de la sécheresse et des fortes chaleurs, à l‘instar de celles de Benjamin Janssen, producteur à Quaëdypre dans le Nord. Le rendement de ses 25 hectares pour l’industrie, non irrigués, devrait être pénalisé de 20 à 25 %, au 9 août. Depuis la plantation en avril, les plants n’ont pas vraiment été mouillés, la terre est très desséchée sur toute la profondeur de butte. Les pluies annoncées feraient le plus grand bien. La végétation est encore verte, cela peut encore faire quelques tubercules.

 

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« Il faudrait 30 mm minimum mais cela ne compensera pas tout, regrette-t-il. Ce n’est pas en deux semaines qu’on rattrape deux mois de sécheresse. » Ses betteraves en terres de limons argileux tiennent encore mais pour celles de ses voisins en terres sableuses, c’est très compliqué. « Les betteraves ont les feuilles qui traînent par terre et n’arrivent plus à grossir, elles sont complètement bloquées », décrit-il.

 

Les conditions sont extrêmes pour les arboriculteurs. « Les arbres mettent en place des mécanismes pour résister au stress », indique la Fédération nationale des producteurs de fruits. Calibre, coloration, et maturité sont impactés. De même en maraîchage : « on abandonne certaines cultures en place pour en sauver d’autres, car même en rationnant les quantités d’eau, il n’est pas possible de toutes les emmener », déplore Cyril Pogu, vice-président de Légumes de France.

 

Sur son bassin nantais, un vent à effet « sèche-cheveux » aggrave la situation. Certains producteurs ont arrêté les implantations, et Cyril Pogu craint de graves répercussions économiques. « Il faut lever les barrières administratives pour stocker l’eau et un plan d’investissement pour de nouveaux équipements qui protègent les cultures », insiste-t-il.

Production fourragère mise à mal

 

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La production de fourrage en danger

En élevage, la production de fourrages est mise à mal. Les maïs ensilage seront pour la plupart à récolter en août. « La fin de cycle va se dérouler en jours longs et encore chauds », prévient Arvalis. Et plus le maïs sera en stress hydrique, plus rapide sera son évolution. « Il peut se passer moins d’une semaine entre le stade lentille vitreuse et le stade 32-33 % de matière sèche plante entière visé pour la récolte ». Les visites de parcelles sont donc indispensables.

 

Les systèmes basés sur l’herbe ne sont pas non plus épargnés, y compris au sein de secteurs habituellement bien « arrosés ». « En 27 ans de carrière, c’est du jamais vu », témoigne Éric Lepage, à la tête d’un troupeau de 90 normandes en bio, à Saint-Jean-d’Elle (Manche). Dès le mois de mai, l’éleveur s’est inquiété de la sécheresse.

 

« J’ai épluché les annonces dans les journaux, et je suis tombé sur 50 hectares d’herbe à foin bio sur pied à vendre. Cela a représenté un budget et du travail, mais je ne regrette pas. Sans cette ressource fourragère supplémentaire, j’aurais dû vendre des bêtes. » Cet hiver, Éric espère trouver des betteraves pour compléter la ration des vaches.

 

« Sur les 60 hectares d’ensilage d’herbe récoltés au printemps, 20 hectares seront consommés avant la fin de l’été. Il m’en restera donc 40 hectares pour l’hiver, ainsi que le foin acheté, mais cela ne suffira pas pour produire du lait, explique-t-il. Et sur mon secteur, il y a une réelle concurrence avec les unités de méthanisation sur la ressource en fourrages. Les éleveurs n’ont souvent pas les moyens de faire face. »

 

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Des prairies « parking » à mettre en place

Avec la sécheresse et l’envolée du mercure, les prairies sont en souffrance, et des vides apparaissent. « S’ils dépassent 15 % de la surface, le sursemis peut s’envisager dès la deuxième quinzaine d’août et en présence de pluies conséquentes bien sûr, conseille Didier Deleau, responsable fourrages à la ferme expérimentale Arvalis de Saint-Hilaire-en-Woëvre (Meuse). Un mélange entre des espèces agressives comme le ray-grass anglais associé au trèfle blanc et des espèces plus lentes à l’implantation mais plus résistantes au sec (fétuque, dactyle) semble être un bon compromis pour s’adapter aux conditions météo des années futures. »

 

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Autre mesure d’adaptation mise en place par la ferme expérimentale de Saint-Hilaire-en-Woëvre : le sevrage précoce des broutards, dès la mi-juillet, soit un mois d’avance. « Ils avaient 7,5 mois et pesaient 320 kg en moyenne, détaille Didier Deleau. La ferme expérimentale des Établières en Vendée a montré que cette pratique n’avait pas d’impact sur les performances à l’engraissement, à condition de réaliser une transition longue (6 semaines). Et après le sevrage, les besoins des vaches sont plus faibles. »

De lentes indemnisations

Joël Limouzin, en charge du dossier gestion des risques pour la FNSEA confie que quelques départements auraient déjà engagé les démarches pour déclencher le régime des calamités agricoles. « Même si les pertes sont déjà évidentes, les mesures d’expertise doivent être réalisées sur une moyenne allant du printemps à l’automne », souligne-t-il. Le prochain Comité national de gestion des risques agricoles, qui valide le montant prévisionnel d’indemnisation, ne se tiendra qu’à la mi-octobre. Les premiers dédommagements ne suivront que dans huit à dix mois.

 

Face à cette situation « exceptionnelle », la FNSEA demande une revalorisation du taux d’indemnisation et la révision du critère d’éligibilité au régime des calamités agricoles qui impose un montant de dommages supérieur à 13 % du produit brut de l’exploitation. Dans une lettre au ministre de l’Agriculture, le Modef exige d’abaisser à 10 % (au lieu de 30 %) le seuil de pertes physiques, qui est le second critère d’éligibilité au régime des calamités agricoles.

 

Du côté de la Confédération paysanne, les élus souhaiteraient que les productions non-éligibles au fonds des calamités puissent exceptionnellement en bénéficier. « Le système assurantiel n’étant en effet pas à même de couvrir les besoins des paysans », écrit le syndicat qui rappelle également qu’il faut « socialiser l’usage de l’eau ».

 

Car avec la sécheresse, le stockage de l’eau redevient un sujet de crispation pour la profession agricole. Si la Confédération paysanne milite pour des politiques publiques qui favorisent les pratiques agricoles les plus économes en eau, le discours du Modef se veut plus nuancé. Le syndicat rappelle qu’il est favorable à la création de retenues d’eau « de petite quantité » pour le maintien d’une agriculture durable.

 

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Du côté de la FNSEA, la position de Christiane Lambert est claire : « il faut changer d’état d’esprit ! […] L’eau est pour l’alimentation, la biodiversité et aussi pour les pompiers quand il y a des phénomènes de mégafeux », expliquait-elle au micro d’Europe 1 le 11 août dernier. Elle a aussi rappelé l’urgence de mettre en œuvre les conclusions du Varenne de l’eau.