Épineuil-le-Fleuriel, alias « Sainte-Agathe » dans Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, n’est pas une invention d’écrivain. « Le pays sans nom (nom initial du roman : NDLR) est un véritable paradis sur terre, qu’il avait vu, auquel il se voulait fidèle toute sa vie, dont il n’admettait pas qu’on pût avoir l’air de suspecter la réalité, qu’il se sentait comme unique vocation de rappeler, de révéler [...] », a écrit son beau-frère, Jacques Rivière.

Un paradis sur terre

La Sologne du Grand Meaulnes est un ruban tacheté d’étangs, piqué de bois, agrafé de hameaux fortifiés de silence. Combes secrètes et hautes futaies : bienvenue en Boischaut. On pénètre ce pays à la sortie de la champagne berrichonne. Après la plaine blême, le relief d’une mosaïque végétale et du bocage annoncent les contreforts du Massif central. La première impression que donne ce paysage, c’est d’être défendu. Son cœur retient un souffle qui s’insinue à travers champs, comme une onde souterraine poussant le silence devant elle. Pour perdre son lecteur ou ne pas vexer ses anciens camarades, Alain-Fournier avait maquillé des noms de lieux.

 

Un couple d’instituteurs nommé à l’école communale d’Épineuil-le-Fleuriel dans les années 1960 s’est passionné pour le sujet et a replacé chaque espace du romancier à sa place. Ils ont sillonné chaque ligne du récit pour reconstituer sa topographie. On doit à Andrée et Henri Lullier la maison-école. Le décor où l’auteur a passé son enfance a été fidèlement reconstitué : poêle, pupitres et tableaux noirs où ses parents enseignaient, ainsi que leur appartement privé. On leur doit aussi une boutique-musée et un circuit littéraire, idéal pour les visiteurs qui ne se contentent pas d’un voyage intérieur et peuvent arpenter les chemins creux, où Henri-Alban Fournier (de son vrai nom) a ancré son chant du bocage. Paru en 1913, ce qui deviendra ensuite un succès planétaire est, depuis 2020, imprimé sur papier bible de la Pléiade.

Le lieutenant Fournier succomba à 28 ans dans une tranchée de la Meuse un 22 septembre 1914. Porté disparu, sa dépouille, retrouvée en 1991, repose là-bas, sous une pyramide de verre où est sculpté le livre Le Grand Meaulnes.

Martine Guilcher