L’Église offrait une voie classique de diversification extra-agricole. Les Navarre (lire La France agricole du 4 février 2022) ne s’en privèrent pas tout en ménageant à leurs fils des positions plus honorables et à leurs filles un accès plus précoce que la plupart de leurs voisins.

Des avantages pour la toute la famille

Dès les années 1670, Jeanne Navarre entre comme religieuse professe au monastère de Noëfort, près de Meaux. En 1709, sa nièce Catherine est admise au couvent de la Visitation de Sainte-Marie, à Paris, établissement de prestige pour lequel la famille accepte de verser une dot de 8 000 livres. En 1730, une autre nièce, Marie-Jeanne, moins favorisée socialement, entre comme religieuse professe à l’abbaye de Malnoue, au sud de la Marne.

Chez les garçons, Olivier Navarre, d’abord curé de Varreddes, (Seine-et-Marne) est chanoine de l’église cathédrale de Meaux sous l’épiscopat de l’illustrissime et révérendissime Bossuet. À la génération suivante, Jean-Louis entre en 1730 à l’abbaye Sainte-Geneviève-du-Mont comme chanoine régulier­ dans la Congrégation de France, avant d’être pourvu du prieuré-cure de Nesles-la-Montagne (Aisne), à 60 kilomètres à l’est de Villeroy.

Placer des enfants dans la vie ecclésiastique offrait bien des avantages : l’essentiel du patrimoine foncier était préservé ; les positions honorables acquises étaient souvent réservées aux générations suivantes ou à la parenté ; les prières ne manquaient­ pas pour abréger le temps du purgatoire et préparer à toute la famille les balcons du ciel.

Ces positions indiquent la notabilité atteinte. Cependant l’ascension sociale passait par d’autres voies. D’abord par les alliances avec la magistrature locale : en 1608, Jeanne, l’une des filles de Robert Navarre, convole avec un conseiller au présidial de Meaux (juge et administrateur à l’échelle d’un département actuel), Roland Cosset. Son père lui accorde 6 000 livres en deniers comptant et 100 livres de rentes.

L’élévation tient aussi à la promotion des talents à travers les cursus parisiens, favorisés par l’entourage. Il en fut ainsi de Jean-Louis Navarre (1701-1760), sieur de Maisonneuve, dont la particule rappelle les comédies de Molière. Devenu substitut du procureur général du roi puis conseiller au Grand Conseil, il profita au départ du soutien des parents Delarue, installés dans la basoche parisienne. En 1598 déjà, Urbain Navarre, marchand-laboureur à Charny-en-France, donnait un bien-fonds à son fils Noël « pour lui aider en ses études au collège [et] acquérir le degré de science ».

Au XVIIIe siècle, le souci d’une éducation élitiste, pour les filles comme pour les garçons, conduisit les Navarre à fréquenter les couvents et les collèges huppés, tels Sainte-Barbe, l’Académie royale de Juilly ou Pontlevoy, au sud de Blois. Alors se tissent ces liens d’honneur, de complaisance et d’estime qui rayonnent très haut dans l’échelle sociale comme dans l’espace géographique et ouvrent largement l’avenir. Si Jean-Louis Martin se retrouve directeur des Postes de Marseille en 1780, ses amitiés de collège avec le fils de Laurent Jacquin-Brun, président trésorier général de France en la généralité d’Aix et alors en charge, n’y ont pas été étrangères.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen