C’est en 1379 que Jehan de Brie présenta au roi Charles V Le Bon Berger, un petit livre qui venait compléter la version française du manuel d’agronomie de Pierre de Crescens, Les Profits champêtres. L’auteur était un berger sorti du rang et soutenu par ses maîtres successifs, magistrats et dignitaires à la cour. On y découvre les étapes de l’apprentissage agricole. Ouvrons, donc, les pages de ce traité de bergerie, le plus ancien que l’on connaisse.

Dès l’âge de huit ans, le petit Jean est « député à garder les oies et les oysons » dans son village de Villers-sur-Rognon (commune d’Aulnoy, désormais), près de Coulommiers (Seine-et-Marne). Il doit les protéger des attaques d’oiseaux de proie (milans et gerfauts) et même des pies ou des corneilles.

Après ce premier emploi, s’ensuit toute une ascension en passant par des postes subalternes qu’on n’imagine plus aujourd’hui. Vers neuf ans, le petit pâtre gagne la ferme de Nolongues, à 3 km (aujourd’hui commune de Jouarre). Une année durant, il garde les pourceaux, tâche redoutable quand il faut les mener de force aux champs et les rentrer le soir. Sa trajectoire se poursuit quand il passe aide-charretier pour exciter les deux chevaux attelés à la charrue. Hélas, un mauvais coup de sabot met fin à sa carrière, le reléguant à la garde d’une dizaine de vaches. Mais, là aussi, le mauvais sort s’acharne contre lui. Une laitière, « enivrée de mauvaise herbe », le fait chuter à coup de cornes et le voilà retombé dans un autre état. On lui confie alors le soin de 80 agneaux « débonnaires et innocents » pendant un an. Le soin avec lequel il s’acquitte de sa tâche le dispose vers de plus hautes fonctions. À 11 ans, le voici à la tête de 120 moutons dûment châtrés. Trois années durant, sa renommée se confirme si bien qu’à 14 ans il change de maître et de pays. Il quitte sa Brie natale. Dans une grande ferme de Messy, à l’ouest de Meaux, à 40 km de là, en plein cœur de la plaine de France, Jehan de Brie prend la tête d’un troupeau de 200 brebis portières dont il faut bien surveiller l’alimentation et la prospérité. Deux années durant, il donne toute satisfaction et il est choisi pour garder les clés du domaine, comme maître d’hôtel, dernier poste de confiance avant son passage à Paris.

Ce type de cursus est resté de mise très longtemps dans l’agriculture. Au XIXe siècle, à Monthyon (Seine-et-Marne), non loin de Messy, Gilbert-Martin Clain, un fils de berger, rapporte son expérience enfantine : « 1802. Dix ans. Cinq mois d’école. Pendant l’heure de midi, avec une de mes sœurs, je renfourais les bergeries : voilà le commencement de mon travail. Je ne restais à l’école que jusqu’à la fin de février. En mars, j’allais avec mon frère Fiacre, qui était notre aîné, chasser les chevaux à la charrue dans les terres fortes où l’on attelait trois chevaux à la charrue. 1803. Onze ans. Vers la Saint-Jean j’ai été gardé les vaches matin et soir. Le mois de septembre, j’ai commencé à aller à la herse avec un cheval […] 1806. Quatorze ans. J’ai commencé à aller à la charrue […] 1807. Quinze ans. Au printemps, j’ai pris possession d’une attelée de chevaux. »

Du XIVe au XIXe siècle, la formation pratique n’a pas changé : c’est en passant à des postes successifs comme auxiliaire de ferme que les salariés agricoles assuraient leur apprentissage, avec, la chance aidant, des espoirs de promotion.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen