Chez les Navarre, les choix productifs pris sous Louis XIV (lire La France agricole du 7 janvier 2022) poussaient au maximum la priorité frumentaire (relatif au blé). Avec 293 hectares, les céréales d’hiver occupaient 39 % des terres labourables, un cinquième de plus qu’un strict assolement triennal l’aurait permis. En dehors de 10 ha laissés au seigle et quelque 5 ha au méteil et à l’escourgeon, tout reposait sur le froment. En contrepartie, la production des mars (avoine et « bisailles ») ne dépassait guère les besoins de l’exploitation (197 ha, soit 26,1 % de l’assolement), alors que les jachères, qui préparaient les blés de l’année suivante, se maintenaient à 264 ha (35 %). On était là devant une véritable fabrique à blé.

Augmenter la capacité culturale

Le capital fixe donnait lieu à des économies d’échelle. Avec une cavalerie de cinquante chevaux de trait, l’investissement à l’unité de surface n’avait rien d’exceptionnel : deux chevaux pour 30 ha, c’était tout juste la capacité de culture d’une charrue. À ce compte, Jean Navarre aurait dû engager vingt-cinq charretiers pour travailler les terres et assurer les charrois. Mais il avait mieux à faire : la concentration atteinte dans le parcellaire cultural augmentait l’efficacité des attelages et, à puissance de traction égale, les charrues travaillaient plus vite. Navarre n’en utilisait donc que dix-neuf et augmentait d’un tiers leur capacité culturale, qui frôlait les 40 ha ! Gagnant sur la productivité de sa cavalerie et de son personnel, il pouvait accroître ses moyens de transport en consacrant quatre attelages supplémentaires aux charrois, notamment sur les marchés parisiens. À tout moment de l’année, il était libre de jouer sur ses stocks hors normes sans sacrifier sa culture.

Les gains de productivité se retrouvaient dans la gestion du second poste de l’entreprise, c’est-à-dire les ovins. Les 1 413 têtes que le patron détenait – mais au 1er juin 1693, quelques semaines avant la saison du parc, on n’était pas au maximum des effectifs – ne se dispersaient pas. À Villeroy-en-France, les bâtiments que Jean Navarre possédait avaient été convertis en bergeries pour le premier troupeau, voué aux 314 ha de la partie orientale de l’exploitation. Au lieu de cinq bergers, il n’y en avait que trois. Sur leurs salaires, qui étaient les plus élevés de l’ensemble du personnel, mais également sur l’équipement (cabanes, claies, râteliers), l’employeur réduisait ses frais d’environ 40 %.

Des procédés comparables s’observent à l’égard des autres domestiques, servantes et valets de cour, dont le travail était savamment utilisé. Plus d’une centaine de bovins (98 vaches et 3 taureaux, les « robins ») représentaient 13,4 UGB pour 100 ha, un tiers de plus que la moyenne générale en grande culture. Un tel cheptel donnait naissance à une activité de transformation concentrée sur trois laiteries. En dehors d’un troupeau de 214 cochons, d’une basse-cour de 800 pièces de volaille, la présence de ruches d’abeilles (les « vaisseaux à miel ») autour de chaque ferme signalait le désir du maître – et de la maîtresse – de diversifier au maximum les produits.

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural, MRSH-Caen