Grains, farine, huile de soja et biodiesel : sur les marchés agricoles internationaux, l’Argentine est un acteur incontournable. Dans son dernier rapport sur le pays mis en ligne le 28 septembre 2018, le centre d’études et de prospective du ministère de l’Agriculture rappelle que l’Argentine « est parmi les tout premiers exportateurs mondiaux ».

Dès le XIXe siècle, grâce aux immigrants européens, et à un soutien public à la colonisation agricole, le pays développe massivement l’élevage et les grandes cultures. Après de nombreuses crises et bouleversements historiques, le pays occupe aujourd’hui une position de force, mais de nombreux défis l’attendent. Chronique d’une réussite fragile.

La pampa, objet de convoitise

La principale région agricole du pays est la mythique Pampa. Cette région à elle seule abrite l’équivalent de la surface agricole utile française, consacrée dans sa majorité aux grandes cultures. « Elle contribue, remarque le ministère français, pour 63 et 87 % respectivement au total des exportations agricoles et agro-industrielles de céréales et d’oléoprotéagineux. »

Parce que ses terres sont les plus fertiles, la Pampa est le laboratoire des changements du pays depuis 1980. Parmi les grands mouvements, on y observe une diminution des effectifs d’animaux et des surfaces de céréales, « un changement d’affectation des sols se faisant en faveur du soja ». Face à la demande mondiale en oléoprotéagineux, les champs attirent les capitaux.

La gestion des exploitations argentines est aujourd’hui souvent réalisée par les pooles de siembras, sortes de coopératives informelles qui réunissent investisseurs, propriétaires fonciers, et conseillers en agronomie. Aucun statut officiel n’existe pour ces groupements, qui adoptent des formes légales très variées, du contrat d’exploitation à la société par action.

Et ces pooles, visant l’optimisation des coûts, ne sont pas pour rien dans l’émergence des contratistas, les prestataires de services, « notamment pour les semis, la protection des cultures et les récoltes ». En grandes cultures, ces entreprises réalisaient en 2014 jusqu’à « 60 % du semis, 75 % des traitements, et 95 % des récoltes ».

Revirements politiques en tout genre

Dans les années 1990, l’Argentine se tourne vers le commerce international. Comme l’explique le centre d’étude, « les droits à l’exportation sont supprimés pour toutes les céréales et réduits à 3.5 % pour le soja et le tournesol ». En 1990, les droits de douane sur le soja étaient de 26 %.

Or, avec la grave crise économique de 2001, le gouvernement doit revoir sa copie. « Certains mécanismes de régulation sont restaurés, notamment les taxes et restrictions aux importations. » Face au Brésil voisin, l’Argentine perd alors de sa compétitivité.

Depuis 2015, le pays a assoupli à nouveau ses politiques commerciales, abaissant notamment les droits d’exportations sur le soja de 35 à 30 %. S’ils ont été brusques, tous ces changements n’ont cependant pas, selon le ministère français, « fondamentalement changé la logique d’accroissement de la rentabilité, de réduction des coûts, et d’augmentation de la taille des unités de production ».

Portrait de l’Argentine en championne fragile

La logistique demeure le principal frein à la compétitivité de l’Argentine. « L’état des routes, note le ministère français de l’agriculture, contribue à l’augmentation des coûts de transport et la concentration sur un nombre limité d’axe entraîne de la congestion. » Transporter une tonne soja des champs de la Pampa jusqu’au port de Rosario coûterait 65 US$, quand la même tonne voyage de Rosario jusqu’à Shanghai pour à peine 39 US$.

Sur le plan environnemental, les producteurs argentins ont encore beaucoup d’efforts à faire par rapport à leurs homologues européens. Les actions concrètes pour limiter les pollutions d’origine agricoles sont encore rares et les voix qui s’élèvent contre la déforestation du nord de la Pampa ou les utilisations massives de glyphosate et d’engrais ne sont pas entendues. Question de maturité du secteur ? Pour le ministère, « les rapports de force internes à la société argentine ne sont pas, pour l’instant, propices à une telle mise en débat ».

La mutation de l’agriculture argentine, selon le ministère, « s’est accompagnée de l’exportation du modèle productif vers les pays limitrophes et le continent africain ». Un modèle bien différent de la vision européenne, qui éclaire une nouvelle fois les différences de compétitivité sur le marché international.

Ivan Logvenoff