La crise sanitaire ne réaffirme-t-elle pas qu’en dépit de leur effectif réduit, les agriculteurs sont des acteurs essentiels de l’économie et des territoires ?

En effet, la crise actuelle, qui limite l’accès des populations aux seuls biens et services « essentiels », rappelle à toutes et tous que les produits alimentaires font bien partie de ces biens de première nécessité et que l’approvisionnement alimentaire en temps et en quantité s’appuie sur une agriculture française présente sur tout le territoire. Elle a également mis au centre des sources d’approvisionnement une agriculture de proximité. Bien qu’il soit difficile de généraliser à partir d’une situation de crise et que les circuits courts concernent surtout le secteur des fruits et légumes, la situation actuelle démontre qu’une partie de l’agriculture française est amenée à développer une agriculture de proximité et à participer pleinement à la mise en place de « circuits courts » ou de systèmes de vente directe. Cette forme de vente, déjà ancienne et en cours de développement, se dessine comme une tendance lourde pour les 25 ans à venir. Cependant, une généralisation de ce mode d’approvisionnement n’est pas réalisable. Contrairement à ce que de nombreuses villes ambitionnent, elles ne pourront pas être autonomes en alimentation à 100 % à un horizon proche comme lointain, simplement pour des questions de volume et de logistique. Ou alors il faudra intensifier énormément les activités agricoles en périphérie des villes, ce qui pose d’autres soucis, notamment celui de l’usage des terres.

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Est-ce à dire que l’un des obstacles à la « souveraineté alimentaire » avancée par Emmanuel Macron est l’étalement urbain et les contentieux qui se multiplient autour de l’usage des sols ?

L’indépendance stratégique notamment en matière alimentaire s’entend à l’échelle nationale, voire européenne, et non obligatoirement au niveau régional ou local. Cela n’empêche pas l’étalement urbain d’être devenu un obstacle au développement de l’agriculture périurbaine. Mais il faut bien différencier deux cas de figure : la tension sur les terres agricoles concerne les zones périurbaines — même lointaines des villes mais bénéficiant, par exemple, d’un axe de transport privilégié vers celles-ci. Pour les zones rurales plus éloignées, les pertes du foncier sont surtout liées à des phénomènes de déprise agricole. Il ne faut pas généraliser. Dans le cas du périurbain, outre la pression des villes exercée sur le foncier agricole, les problèmes de voisinage autour des nuisances sanitaires, phytosanitaires, voire olfactives, pèsent aussi lourdement. Néanmoins, dans ce contexte de coexistence croissante d’activités résidentielles et économiques dans les territoires ruraux et donc de partage d’espace, l’agriculture a également des opportunités à saisir, autour de la production énergétique, de la vente directe de biens agricoles et alimentaires ainsi que des services écosystémiques fournis par ces espaces. Malgré les tensions, dans certaines communes, ça se passe plutôt bien. Quand un processus de concertation est entamé, tous se rendent compte des contraintes de l’autre. C’est un challenge à relever pour les agriculteurs… comme pour leurs voisins.

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… Un challenge qui semble loin d’être gagné, car, déjà, en pleine crise sanitaire, les critiques d’hier commencent à refaire surface et apparaissent, parfois même, comme des étendards du jour d’après. Comment parvenir à relever le défi ?

Oui, le challenge n’est pas gagné. Dans le même temps, nous vivons une période où une majorité se rend compte du caractère nourricier indispensable, vital, de l’agriculture. Donc le moment est tendu, il existe une menace pour l’agriculture qui, encore une fois, peut être transformée en opportunités à saisir. Et c’est aussi ce que montre Hervé Le Bras, avec qui j’ai écrit le livre « Métamorphose du monde rural » : les agriculteurs ont tous les compétences pour relever ces défis. Ils ont des atouts à avancer en matière d’emplois, de ventes en circuits courts, mais aussi de production d’énergies renouvelables, ils développent de nouvelles pratiques, et ils restent les « gardiens » du territoire et de l’occupation des sols. Ce sont eux qui organisent l’espace et le paysage, qui assurent la gestion foncière et de la diversité qui en résulte. En résumé, en dépit de leur effectif réduit, les agriculteurs concourent à la dynamique générale de leur environnement économique, sociale et écologique et présentent de nombreux atouts pour répondre aux aspirations des populations locales d’aujourd’hui, et de demain.

Propos recueillis par Rosanne Aries

Hervé Le Bras et Bertrand Schmitt, Métamorphose du monde rural, éditions Quae, janvier 2020, 150 pages (20 €).