Les 60 brebis de Julie-Lou Dubreuilh et Guillaume Lepelletier, créateurs associés de la coopérative des Bergers Urbains, pâturent d’habitude les 400 hectares du parc George Valbon en Seine-Saint-Denis. Mais le 6 juillet, dans le cadre d’un cycle de conférence autour de l’agriculture urbaine, 30 de ces bêtes ont été embarquées pour un pâturage en parcours libre entre plusieurs parcs de l’Île-de-France.

« Il y avait deux façons d’aborder la chose. Soit en mode bergère, et on traçait tout droit, soit on essayait de se mettre dans la poche la préfecture, en remplissant les autorisations et en fournissant un descriptif détaillé du parcours », explique Julie-Lou. Parce qu’ils ont choisi la deuxième solution, il a fallu près d’un an de repérage aux Bergers Urbains, accompagnés par le collectif Enlarge your Paris, avant de se lancer dans ce parcours entre la Seine-Saint-Denis et la place des Invalides.

Espaces à conquérir

Chaque jour, l’un des bergers prépare le parc avant l’arrivée du troupeau, et chaque soir, ils dorment tous deux aux côtés de leurs bêtes. « Il y a 30 places pour nous accompagner à chaque étape, mais on dépasse largement ce nombre avec les réseaux sociaux », s’amuse Julie-Lou. Les brebis parcourront 140 km en 12 jours, pour une moyenne d’environ 6 heures de marche à chaque étape. Arrivée prévue aux Invalides, le 17 juillet prochain, avant de remonter dans la bétaillère et de repartir au parc George Valbon.

Beaucoup d’éleveurs envieraient d’ailleurs l’herbe que l’on trouve dans ce parc, un mélange de trèfle, de ray-grass et de luzerne, qui aurait largement suffi à nourrir le troupeau des Bergers Urbains pendant tout l’été. Alors pourquoi prendre la peine de traverser la ville la plus dense du pays ?

« L’idée, c’est de sensibiliser sur la richesse des espaces verts. Aujourd’hui, ils représentent des coûts pour les collectivités, avec des budgets importants, et une empreinte écologique forte. Mais il existe une manière simple de valoriser des espaces pour les rendre productifs : ça s’appelle l’agriculture », estime Julie-Lou.

Sortir des subventions

Car loin des préjugés contre l’agriculture urbaine, les Bergers Urbains veulent faire de leur troupeau une activité économique à part entière. Après plusieurs essais, la moitié des agneaux est désormais vendue directement aux restaurateurs. Le reste va aux bénévoles de l’association Clinamen, également fondée par Julie-Lou et de Guillaume.

« L’agriculture actuelle est critiquée parce qu’elle dépend trop des subventions, et nous essayons de voir s’il est possible de s’en sortir autrement », souligne Julie-Lou. De son propre aveu, cependant, l’objectif n’est pas encore atteint. La coopérative des Berges Urbains et l’association Clinamen cherchent encore leur modèle. « L’association est en quelque sorte le laboratoire de recherche et développement de l’entreprise, et l’entreprise partage ses bénéfices avec les bénévoles », explique Julie-Lou.

Brebis émancipées

Architecte de formation, Julie-Lou est devenue bergère en 2012, après une carrière dans le bâtiment. « L’agriculture est le seul métier qui permet de remplir directement son frigo, et ça donne un sentiment de liberté unique », lance la jeune femme. Pâturant au milieu de la ville, ses bêtes en ont vite assimilé les codes, et leurs comportements surprennent aujourd’hui des éleveurs aguerris. « Certains bergers m’ont dit qu’ils refuseraient de les garder. Elles sont véritablement émancipées. Elles ne craignent ni les enfants, ni les voitures. Et quand on croise un chien dans la rue, moi j’ai plutôt peur pour le chien », s’amuse Julie-Lou.

Téméraires, ses brebis sont aussi un étendard pour faire parler de l’élevage ovin, et éviter de futurs problèmes dans les campagnes. « Les gens ne connaissent pas les contraintes du pastoralisme. C’est pour ça que des chiens finissent par mordre les touristes, et que leurs propriétaires sont attaqués en justice », regrette Julie-Lou.

En plus de désamorcer des conflits trop fréquents, son troupeau représenterait même, si on l’en croit, une occasion d’interroger les travers du milieu urbain. « Quand une brebis passe dans les rues, tout ralentit autour d’elle. Les voitures s’arrêtent pour prendre des photos, les gens viennent poser des questions. En fait, avec un troupeau de mouton, la ville devient enfin supportable ».

Ivan Logvenoff