C’est à la IIe République que les Français sont redevables du suffrage universel masculin. Les premières élections eurent lieu le 23 avril 1848. Peu préparés au vote, bien des ruraux s’en sont remis à l’influence des notables­. Dans un texte de ses Souvenirs devenu classique, Alexis de Tocqueville raconte avec une pointe d’ironie comment il conduit les paysans normands à Saint-Pierre-Église pour ce grand moment où il fut choisi député de la Manche par ses concitoyens.

« Nous devions aller voter ensemble au bourg de Saint-Pierre, éloigné d’une lieue de notre village. Le matin de l’élection, tous les électeurs, c’est-à-dire toute la population mâle au-dessus de vingt ans, se réunirent devant l’église. Tous ces hommes se mirent à la file deux par deux, suivant l’ordre alphabétique ; je voulus marcher au rang que m’assignait mon nom, car je savais que dans [les] pays et dans les temps démocratiques, il faut se faire mettre à la tête du peuple et ne pas s’y mettre soi-même. […] Arrivés au haut de la colline qui domine Tocqueville, on s’arrêta un moment ; je sus qu’on désirait que je parlasse. Je grimpai donc sur le revers d’un fossé, on fit cercle autour de moi et je dis quelques mots que la circonstance m’inspira. Je rappelai à ces braves gens la gravité et l’importance de l’acte qu’ils allaient faire ; je leur recommandai de ne point se laisser accoster ni détourner par les gens qui, à notre arrivée au bourg, pourraient chercher à les tromper ; mais de marcher sans se désunir et de rester ensemble, chacun à son rang, jusqu’à ce qu’on eût voté. »

Peu préparés au vote, les ruraux s’en sont souvent remis à l’influence des notables locaux.

Pourtant, les campagnes n’ont pas été unanimes. Dans le département de l’Allier, la rivalité entre le bourgeois progressiste et le curé conservateur est mise en évidence par Émile Guillaumin dans La Vie d’un Simple. Mais pour le père Tiennon, son personnage principal, c’est la mesure économique, la suppression de l’impôt sur le sel - souvenir exécré de la gabelle ! - qui fait pencher la balance lors des élections, dans le sens du vote républicain.

« Tout de suite je sus gré à la République d’avoir supprimé l’impôt sur le sel. On le payait auparavant cinq ou six sous la livre, on le ménageait presque autant que le beurre : après, il ne se vendit plus que deux sous. Je compris quelle canaillerie c’était de la part de l’ancien gouvernement de laisser subsister un impôt énorme sur une matière de première nécessité, dont le pauvre, pas plus que le riche, ne pouvait se passer. L’avant-veille du scrutin, pendant que j’étais au travail, le curé vint à la maison. Citant à la bourgeoise plusieurs individus de mauvaise réputation, fainéants et ivrognes, qui criaient bien fort « Vive la République » dans les rues de la ville les soirs de beuverie, il montra tous les républicains taillés sur ce modèle et conseilla de s’en défier. […] Toute la journée du samedi, je fus tiraillé de sentiments contraires. Le dimanche, je revins cependant à ma résolution première et mis dans la boîte le bulletin de la liste républicaine. Ce fut ma façon de remercier le gouvernement nouveau d’avoir mis le sel à deux sous. »

Jean-Marc Moriceau, Pôle rural-MRSH Caen