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ZONES INTERMÉDIAIRESLe SOS des producteurs

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Pour les producteurs de grandes cultures en zone intermédiaire, les mauvaises années se succèdent et les situations financières sont plus que tendues.

L’année 2020 est celle de trop. Pour certains agriculteurs des zones intermédiaires, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase  : rendements hétérogènes et en baisse de 10 à 50 % selon les secteurs, prix en berne, implantations des colzas difficiles à cause de la sécheresse, réduction des solutions techniques à disposition… Les systèmes ne sont plus rentables et pas assez résilients. Ce constat était déjà partagé en 2019 par le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), qui estimait dans un rapport publié en juin que le modèle d’exploitation des zones intermédiaires – avec des structures spécialisées ayant simplifié les rotations et intensifié la production (agrandissement et forte productivité de la main-d’œuvre) – « a atteint ses limites, avant et plus fortement que dans d’autres régions ».

Chute des résultats

Les résultats des exploitations céréalières des zones intermédiaires s’érodent depuis 2013 et les producteurs peinent à trouver des solutions. À titre d’exemple, dans la région Bourgogne-Franche- Comté (qui réunit 6 des 22 départements situés en zone intermédiaire), le résultat courant a oscillé entre – 19 000 € et + 28 000 € sur les sept dernières années (voir graphique ci-contre).

« Nous avons deux zones de production en grandes cultures, explique Mathilde Schryve, responsable études et prospectives au Cerfrance BFC. Les plateaux affichent un rendement moyen en blé qui plafonne à 60 quintaux par hectare (q/ha). La plaine possède un potentiel légèrement supérieur avec des rendements pouvant s’élever à 70-75 q/ha, sans atteindre le niveau des régions céréalières à fort potentiel. Les deux secteurs ont toutes les caractéristiques des zones intermédiaires. »

De fortes inquiétudes

« Nous pouvons analyser les chiffres des exploitations depuis plus de quinze ans en euros constants et nous sommes très inquiets concernant les résultats des céréaliers de la région », analyse Mathilde Schryve. Depuis 2013, l’unique bonne année a été 2018, pour laquelle le résultat courant moyen par UTAF (unité de travail annuel familial) plafonne à 23 900 € en plaine et à 28 200 € sur les plateaux. « Les exploitations ont pourtant fait de gros efforts pour améliorer leurs revenus », observe l’experte. En 2019, le résultat courant moyen par UTAF a chuté à 10 100 € en plaine et à 8 800 € sur les plateaux. « Ce qui est loin de couvrir les besoins, poursuit Mathilde Schryve. La stratégie de spécialisation très poussée en grandes cultures fragilise les exploitations. On arrive à des limites techniques sur sol superficiel, avec des rotations courtes, sans prairies et sans apport d’engrais organiques. Dans la région, les territoires sont aussi touchés par d’autres facteurs de précarisation, avec des bassins de consommation restreints, qui limitent les opportunités de diversification des exploitations. »

Certains producteurs alertent sur les réseaux sociaux, comme ce céréalier du Loiret, témoignant sous le pseudonyme de Gilles VK, qui explique dans une vidéo avoir perdu 30 % de chiffre d’affaires en 2020 et estime qu’il ne pourra pas prélever d’argent sur son exploitation, ni investir dans son outil de travail dans les années à venir.

D’autres ont décidé de témoigner de leurs difficultés devant leurs députés et élus de département ou de région, avec l’aide des chambres d’agriculture, comme Franck Ménard dans l’Yonne ou Stéphane Sainson dans l’Indre (lire les encadrés). Malgré des stratégies de diversification entamées depuis plusieurs années, leurs résultats ne leur permettent plus de couvrir les besoins normaux d’une exploitation (investissement, remboursement d’emprunt, besoins privés).

« Les situations sont très hétérogènes, commente Mathilde Schryve. En 2019, le résultat courant moyen en Bourgogne-Franche-Comté était de 12 900 €, mais environ 30 % des exploitations avaient un résultat supérieur à 30 000 €. Nous n’observons plus d’agrandissement, mais certains trouvent des voies d’amélioration des revenus. » Des solutions existent donc, mais elles ne sont pas toujours faciles à mettre en œuvre.

Solutions personnalisées

« Les exploitants qui dégagent le plus de revenus arrivent à jouer sur plusieurs niveaux : gestion des charges et des investissements, techniques culturales et diversification de la rotation, diversification dans de nouveaux ateliers (élevage, énergies renouvelables, produit ou filière à haute valeur ajoutée…). Il n’y a pas une solution unique », conclut Mathilde Schryve.

C’est aussi l’avis de Sébastien Windsor, président de l’assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), mais ce dernier estime qu’il manque de mesures structurelles pour soutenir ces producteurs : « Il faut un accompagnement personnalisé, comme nos conseillers sont capables d’en mener et en réalisent déjà au quotidien. Les actions mises en place ne peuvent pas être les mêmes dans tous les territoires. Il faut une concertation entre les acteurs locaux, comme des mini-Grenelles dans les territoires.  » Sébastien Windsor souhaite que les chambres d’agriculture adoptent une démarche prospective et se montrent moteur dans la recherche de solutions sur le terrain, mais il attend aussi un engagement de l’État et des régions : « Les situations de trésorerie mettent les producteurs dans l’impossibilité d’investir. Ils auront besoin de garanties de l’État, de cofinancements pour les subventions du second pilier ou d’accompagnements financiers des régions. »

À l’aube de la prochaine réforme de la Pac, il faudra aussi que les syndicats agricoles et les élus s’emparent du sujet du niveau des aides en zone intermédiaire. En région Centre-Val de Loire, la chambre d’agriculture estime (d’après les chiffres du réseau Inosys) qu’entre 2013 et 2020, les aides Pac des producteurs de grandes cultures ont baissé de 16 à 30 %, selon les systèmes.

Marie Salset

« Je n’ai plus de rentabilité

Malgré une politique de diversification engagée depuis 1995, l’EARL des Ardillats, à Noyers-sur-Serein (Yonne), n’arrive plus à compenser les pertes de l’atelier cultures. C’est ce que démontrait le 26 août dernier Franck Ménard (photo ci-dessus) à deux députés et des élus de la région et du département lors d’une rencontre organisée par la chambre d’agriculture.

Avec une récolte amputée de 25 % en blé, 60 % en orge et 50 % en pois (par rapport à la moyenne des cinq dernières années), le revenu prévisionnel de l’atelier cultures pour 2020, calculé par le Cerfrance Yonne, devrait se situer autour de 55 000 €. Malgré les performances stables des deux poulaillers automatisés (21 600 poulets certifiés non OGM par bâtiment) et des 650 m2 de panneaux photovoltaïques (1), l’exploitation reste dépendante des résultats de l’atelier cultures. Les nouvelles activités ne font que diluer l’impact négatif des aléas qui se succèdent depuis quatre ans.

Caractéristique des plateaux de Bourgogne par ses sols superficiels et caillouteux, à potentiel limité et dépourvus de réserve hydrique, l’exploitation de 170 ha (+ 70 ha cultivés avec un autre agriculteur) est désormais confrontée de façon récurrente à de sévères aléas climatiques que les assurances ne parviennent plus à compenser. Les impasses techniques remettent en cause les systèmes de production : dans un contexte climatique difficile, la rotation plus diversifiée (pois de printemps, luzerne, tournesol, orge d’hiver et de printemps, blé), qui s’est substituée au traditionnel colza/blé/orge, peine à faire ses preuves. Les deux baisses successives des aides directes (moins 62 €/ha entre 2013 et 2018) ont réduit le niveau des DPB à 190 €/ha seulement. Un argent qui fait cruellement défaut aujourd’hui. Sur la ferme, la réintroduction de l’élevage bovin ou ovin n’est pas d’actualité à cause de la main-d’œuvre insuffisante (un salarié durant un mois et demi l’été pour la moisson). La présence du loup dans la région n’incite pas non plus à aller dans cette voie.

À dix ans de la retraite, Franck Ménard s’interroge : « Est-ce normal de faire tant de choses pour vivre sur une exploitation céréalière de cette taille ? »

Anne Brehier

(1) Investissement de 200 000 €, amorti sur onze ans. Chiffre d’affaires de 14 000 €/an avec un prix garanti sur vingt ans de 13,68 € le kW.

Un zonage à préciser

La carte ci-contre est le zonage défini pour la mesure agroenvironnementale et climatique (MAEC) mise en place en 2015 pour les producteurs de grandes cultures des zones intermédiaires (ZI). Il est basé sur des critères agronomiques de rendement (moins de 66 q/ha en moyenne en blé) et de nature de sols (calcaires, caillouteux et peu épais). Ce n’est pas un zonage administratif et il n’a pas vocation à servir de référence sur l’ensemble du territoire, précisait le CGAAER (1) dans un rapport de janvier 2019 sur la situation des ZI. L’organisme estime que la notion de ZI est fondée sur « un concept interstitiel flou » et qu’elles ne sont «  ni clairement définies, ni précisément bornées, ni figées ». Le rapport s’interroge sur la pertinence de définir un zonage précis, argumentant que certains critères peuvent évoluer (rendements, revenus…) et que les effets de « bordures » seraient difficilement « explicables et stables » dans le temps. Le CGAAER estime cependant que si un tel zonage devait être mis en œuvre, il faudrait prendre en compte des critères agronomiques (rendements, nature des sols et climat, pratiques culturales…), mais aussi la structure des exploitations ainsi que les enjeux économiques (accès aux marchés, filières, diversification possible, niveau d’aides…) et géographiques (densité de population et tissu territorial).

(1) Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux.

Témoin
« Il va falloir que je trouve un emploi à l’extérieur »

Pour Stéphane Sainson, céréalier dans l’Indre, la récolte a été catastrophique cette année, à tel point qu’il envisage de chercher un emploi en dehors de son exploitation. « Nous allons faire tout juste la soudure. Il va falloir que je trouve un emploi à l’extérieur pour mettre de l’argent sur le compte familial… Il n’est pas normal en 2020 de ne pas pouvoir vivre de son métier d’agriculteur sans aller chercher un revenu complémentaire à l’extérieur », s’est-il indigné le 24 août dernier lors d’une rencontre organisée par la chambre d’agriculture avec les professionnels et les élus de son département. Avec des rendements de 30 q/ha en blé à la place de 60 q/ha en moyenne, 53 q/ha en orge d’hiver, 29 q/ha en orge de printemps, le céréalier de 47 ans, qui cultive 140 ha à Fontguenand, à côté de Valençay, est très inquiet. Il ne possède pas de quoi renflouer la trésorerie, qui était déjà en déficit. Depuis 2016, Stéphane Sainson voit ses chiffres comptables dégringoler et les plans de redressement de trésorerie se succéder.

Pourtant, en quatre ans, ce passionné de mécanique a complètement modifié ses pratiques. Il a intégré un groupe Dephy et réduit de plus de 50 % son indicateur de fréquence de traitement (IFT). Les charges en intrants ont baissé de 30 %, passant de 550 à 388 €/ha. Stéphane Sainson a également allongé sa rotation en y ajoutant trois nouvelles cultures : le lin, le millet et le pois. Mais depuis trois ans, le déficit hydrique empêche Stéphane Sainson de semer du colza, une tête de rotation importante dans son système : « Dans mes sols hydromorphes, sans irrigation, les semis ne lèvent pas. Depuis la moisson, nous avons eu 23 mm d’eau. Il en aurait fallu 90. Quand j’arrivais à implanter du colza, les rendements étaient corrects, entre 33 et 40 q/ha. Un camion de colza me rapportait autant que trois camions de blé… » Entre 2015 et 2018, le revenu moyen de Stéphane a atteint seulement 11 600 € par an, avec des aides Pac à 186 €/ha en moyenne.

Malheureusement, il ne s’agit pas d’un cas isolé : sur la même période, le revenu moyen des exploitations de l’Indre était de 10 100 €. Aude Richard

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Cet article est paru dans La France Agricole

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