Des services aux éleveurs perturbés

Dans les élevages, les effets des mesures de lutte contre la propagation du coronavirus se font sentir. Les recommandations de la direction générale de l’alimentation auprès des vétérinaires placent « la surveillance sanitaire nationale, le bien-être animal et le commerce agroalimentaire » comme prioritaires. Les actes « différables », à l’image des bilans sanitaires, devront être reportés au maximum. De son côté, France conseil élevage a appelé ses adhérents à suspendre leurs interventions, contrôle de performances inclus, « le temps de réfléchir à la mise en place de dispositifs assurant la sécurité des personnes », expose Gwenaëlle Gain, directrice de la structure. Les outils de communication à distance permettent malgré tout aux conseillers de garder le lien.

Les entreprises de sélection génétique et de reproduction assurent les services « indispensables », tels que la production de semence, l’insémination, les constats de gestion et la synchronisation des chaleurs. Des difficultés sont soulevées en petits ruminants. « Les interventions induisent trop de proximités. Nous avons choisi de stopper toute activité jusqu’à recevoir les protections adéquates », témoigne Guy Pegoud, directeur de la Coopel.

Quant à l’alimentation animale, « les usines sont correctement approvisionnées et les livraisons sont assurées », souligne Stéphane Radet, directeur du Syndicat national de l’industrie de la nutrition animale.

« Lisser » la production laitière

Alors que la main-d’œuvre pourrait manquer dans les usines et que les débouchés se compliquent, l’interprofession laitière appelle les éleveurs à « lisser le pic de collecte printanier. » La Coordination rurale craint une « surtransformation » d’ingrédients secs, en pleine chute des cours. Denis Berranger, président de France OP lait, estime qu’« il n’est pas question que les producteurs adhérents des OP subissent une double peine liée à une réduction de volume, ainsi qu’à une baisse de prix ». En viande bovine, « l’enlèvement des animaux est fluide et plus de 50 % des marchés aux bestiaux en France restent ouverts cette semaine, indique Dominique Langlois, président d’Interbev, le 23 mars. La Commission européenne a aussi confirmé son souhait de garantir la libre circulation des marchandises, y compris du bétail. » Mais « certains opérateurs à l’export arrêtent leur activité », confie Michel Fénéon, d’EuroFrance.

Dans le secteur porcin, la progression des cours est enrayée. « On tend vers une stabilisation », note Pascal Le Duot, directeur du Marché du porc breton. Les abattages se poursuivent. « Le jambon tire la demande. Quant à l’export, le commerce reprend avec la Chine et les flux vers l’Italie sont importants. »

En volailles de chair comme de ponte, le manque de personnel et les contrôles routiers liés aux mesures de confinement rendent difficile le ramassage des animaux. « Si les perturbations des enlèvements de poules de réforme perdurent, une partie de la chaîne de production pourrait s’interrompre », alerte Philippe Juven, président du Comité national pour la promotion de l’œuf.

En ovins, les cours s’effondrent. À Châteaumeillant, le 24 mars, les agneaux laitons U de 38 à 44 kg se sont vendus 3,06 €/kg vif, soit près de 0,60 € de moins que la cotation du 10 mars. « Trois acheteurs étaient présents, contre sept d’habitude à l’approche de Pâques, explique Jérôme Chartron, chef des ventes du marché. Nous n’avons aucune visibilité pour l’avenir. »

La conjonction du retour du beau temps et l’annonce du confinement ont entraîné un vent de panique en début de semaine dernière chez les agriculteurs. Ils se sont rués vers leurs fournisseurs pour sécuriser leur approvisionnement en intrants. Si la situation est tendue, pour le moment aucune rupture n’est observée. « Quelques produits phyto manquent mais des substitutions sont possibles », explique Hervé Courte, directeur général de la coopérative Île-de-France Sud. Même chose pour les semences de maïs. « Ce qui nous préoccupe, ce ne sont pas les intrants mais les contenants, et en particulier les big bags qui proviennent majoritairement de la Pologne », précise Patrick Aps, directeur général de Natup, qui évoque la possibilité de faire davantage de vrac.

Retour à videdes camions

La plupart des coops et des négoces ont réduit la voilure pour l’ouverture des dépôts, afin de mettre du personnel en « réserve » et continuer à approvisionner les adhérents sur la durée. Les opérateurs n’ont aucune certitude pour les prochaines semaines. « Si un maillon de la chaîne coince, tout coince », s’inquiète Damien Halajko, courtier à Meslay, dans le Loir-et-Cher. C’est surtout la logistique qui concentre toutes les attentions. L’approvisionnement des dépôts en intrants depuis les sites de production est tributaire des camions. Idem pour l’acheminement des céréales vers les usines d’aliments du bétail et les terminaux de chargement dans les ports. Les exportateurs ont vendu la marchandise aux pays tiers, il faut qu’ils chargent les bateaux coûte que coûte et mettent la pression à l’amont de la filière.

Les opérateurs n’ont pas de difficultés pour faire partir la marchandise, mais il est presque impossible pour les camions de revenir avec un chargement. L’arrêt des usines a, en effet, stoppé les besoins en produits industriels­. « Nous sommes amenés à répercuter une partie de ce surcoût avec des tarifs en hausse de 50 % au retour des ports comme La Pallice », relate Christophe Busson, responsable d’exploitation de deux sociétés de transport dans l’Indre.

Fruits et légumes impactés

La filière des fruits et légumes est aussi en tension. Interfel note une « grande difficulté sur la commercialisation des produits de saison, en particulier pour l’asperge et la fraise, en raison du manque de demande ». Ces deux productions ont été déclarées en « crise conjoncturelle » par FranceAgriMer le 23 mars. Les consommateurs boudent les produits frais au profit de denrées non périssables (pommes de terre, pâtes…). Des appels au patriotisme alimentaire ont été lancés (FNSEA, JA, Associations de producteurs…) aux Français pour acheter des produits peu conservables qui risquent d’être jetés et à la grande distribution pour les mettre en avant, ce que plusieurs enseignes ont accepté.

À cela s’ajoute le manque de main-d’œuvre, qui se fait sentir dans toutes les filières. Habituellement, de nombreux travailleurs viennent de l’Espagne, du Maroc, de la Pologne. « Beaucoup sont restés dans leur pays et nous sommes démunis, explique Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France. Nous essayons de faire appel au renfort d’autres corps de métier », notamment en horticulture. Ce secteur d’activité est, par ailleurs, particulièrement en difficulté, car à l’arrêt.

I.E, R.d’H, J.P., H.P, V.T.