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SERVICES PUBLICS, SANTÉ, NUMÉRIQUELa ruralité réclame des résultats

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Les ruraux vivent en moyenne deux ans de moins que les citadins, selon une étude de l’AMRF. © /REA

Les territoires ruraux rejoignent les banlieues au rang des sujets prioritaires
de la campagne présidentielle de 2022. Mais avec des promesses anciennes
dont la traduction peine toujours à émerger.

Sans préavis, le réseau mobile d’Orange a été mis hors-service ce 30 septembre dans la commune de 130 habitants de Saint-Ferriol, dans l’Aude. L’hélicoptère du Samu de Perpignan était indisponible ce soir-là, et celui de l’Aude n’a jamais bénéficié des autorisations requises pour voler de nuit. À la suite d’un malaise cardiaque à son domicile, un homme de 66 ans n’a ainsi pas pu être immédiatement transporté aux urgences, situées à 1 h 10 de route. C’est après plusieurs heures qu’il y fut mené. Malgré les efforts surhumains de ses voisins, il est décédé à l’hôpital.

Huit ans encore difficiles

« Mort par désertification » titre, le 13 octobre, 36 000 communes, le journal de l’association des maires ruraux de France (AMRF), rapporteur de la tragédie. « Combien de morts faudra-t-il à nos gouvernants pour réagir face aux réactions en chaîne de la désertification ? », interrogent les élus des campagnes. Quatre jours plus tôt, les mêmes édiles ont alerté les pouvoirs publics et les candidats à la présidentielle de « l’urgence absolue » de répondre aux défis des déserts médicaux : « Présente dorénavant dans tous les départements, la crise s’amplifie sans qu’aucune solution satisfaisante ne soit déployée. »

Et les tensions se révèlent d’autant plus vives que les campagnes attirent de nouveaux habitants. 80 % des communes rurales enregistrent une croissance démographique, selon le ministère de la Cohésion des territoires. « Cette attractivité est signalée depuis vingt ans, en vain », réagit le géographe Pierre-Marie Georges. Quant aux effets des décisions récentes pour un accès égal aux soins, comme la suppression du numerus clausus, « nos concitoyens ont encore du temps à avoir des problèmes », a reconnu, le 30 septembre, Jean Castex qui a auguré d’« une période difficile » durant au moins huit ans, lors du congrès de Régions de France.

Mise au débat dans le cadre de la présidentielle de 2022, la ruralité entend rappeler ces nombreux points laissés en souffrance depuis des décennies. La panne du réseau survenue à Saint-Ferriol, par exemple, serait liée à un vol de câble, s’est défendu le directeur régional d’Orange. Mais les autres réseaux fonctionnaient ce soir-là. « Les habitants de la commune auraient donc dû pouvoir joindre le 18 via leur téléphone Orange. Ce qui ne fut pas le cas », souligne 36 000 communes.

Débit minimal

Si la part du territoire couverte en 4 G est passée de 45 % en janvier 2018 à 76 % en juillet 2020, « des zones peu ou mal couvertes devraient subsister à l’issue de sa mise en œuvre », écrit la Cour des comptes, dans un rapport paru en juin sur le « New Deal » mobile conclu entre l’État et les opérateurs pour résorber les zones blanches. Les magistrats relèvent par ailleurs des écarts de qualité de service : 25 % des tests effectués en milieu rural n’atteignaient pas le débit minimal de 3 Mbits/s en 2020.

Quant à l’Agenda rural initié en septembre 2019 par le gouvernement afin d’améliorer la qualité de vie dans les territoires ruraux, sa déclinaison est loin de faire l’unanimité. « C’est au bon vouloir des préfets qui n’ont pas tous la même approche », note Bertrand Hauchecorne, président de la commission des finances de l’AMRF.

Trois ans après le lancement du mouvement des gilets jaunes, la fracture territoriale persiste, malgré les comités interministériels « aux ruralités », l’Agenda « rural » ou tout autre « attrape-tout de proximité », selon l’expression du géographe Aurélien Delpirou, qui dénonce cette course « aux territoires » dans la Gazette des communes du 5 octobre. Chaque candidat y va, en effet, de sa formule. Même la maire de Paris s’est dotée de son « équipe des territoires » composée d’élus locaux.

L’animal et l’eau en débat

Face aux postulants, les acteurs de la ruralité tentent de s’organiser pour mieux peser. Le Mouvement pour la ruralité, ex-parti Chasse, pêche, nature et traditions, mené par Eddie Puyjalon, a rallié la Fédération nationale des chasseurs et les professionnels du cirque en septembre dernier dans la rue, pour défendre les traditions locales. Le parti tente de convaincre les syndicats agricoles de les rejoindre. « Christiane Lambert et la FNSEA ne sont pas très partants, la Coordination rurale l’est davantage. Nous donnons à tous rendez-vous le 12 mars, à Paris, pour défendre la ruralité », indique le chef de file.

En plus de la question animale, les candidats auront à se positionner sur les enjeux économiques, énergétiques, de santé, de service public, de mobilité, de couverture numérique, etc. portés par les zones rurales. Le sujet de l’irrigation et de l’eau devrait aussi mobiliser. « Quand le projet du lac de Caussade a été ficelé, tout le monde était d’accord au niveau local, des syndicats aux environnementalistes en passant par les élus. Puis des associations écologistes parisiennes se sont manifestées et tout est tombé à l’eau », se souvient le député du Lot-et-Garonne, Olivier Damaisin, qui déplore que l’initiative soit « jaugée depuis Paris ».

Bref, les espaces ruraux ne demandent pas l’aumône, mais à être écoutés dans leurs spécificités. Et à mettre à mal cette injonction ancestrale à destination des natifs des campagnes : « Pour réussir, quitte le village. »

Rosanne Aries

Le patrimoine sensoriel : une Mise en œuvre au point mort

« L’inventaire des bruits et des odeurs visant à définir et protéger le patrimoine sensoriel des campagnes n’a pas commencé », prévient le député centriste de la Lozère, Pierre Morel-à -l’Huissier. Selon la loi du 21 janvier 2021, l’élaboration de ce catalogue a été confiée aux services régionaux de l’Inventaire général du patrimoine culturel. « Le Premier ministre a dépêché le secrétaire d’État à la Ruralité sur le sujet », précise le parlementaire. Sont aussi concernés les ministères de la Culture et de l’Agriculture. « L’adminis-tration est lente, donc le début de la mise en œuvre est long. » La mesure souffre surtout de ne bénéficier d’aucun moyen humain et financier supplémentaire.

L’expert
« Une attractivité longtemps négligée »

« Il est incontestable que nous vivons un temps rural », résume Pierre-Marie Georges. Deux mouvements contradictoires justifient, selon lui, ce focus actuel sur la ruralité de la part des politiques. D’une part, on a « l’expression très vive d’inégalités territoriales de plus en plus marquées entre la ville et la campagne. Au regard d’indicateurs, comme ceux de santé, le décrochage apparaît très fort, poursuit l’expert. Il résulte d’une politique d’aménagement qui, depuis cinquante ans, néglige les espaces ruraux et ne réfléchit qu’en termes d’accessibilité à une offre jugée toujours mieux gérée, si elle est centralisée. » D’autre part, les pouvoirs publics ont négligé l’attractivité des territoires ruraux. Exacerbé par la crise sanitaire, « ce regain existe depuis plus de vingt ans. Des chercheurs l’ont signalé, souligne le géographe. En vain. Aujourd’hui, il est nécessaire de trouver un point d’équilibre entre attractivité réelle et réaménagement de l’offre de service en milieu rural. » Cependant, « on a beau avoir un secrétaire d’État à la Ruralité qui fait entendre la spécificité des espaces ruraux auprès des ministères et des chaînons de l’administration publique, les résistances restent fortes », tempère-t-il.

Pierre-Marie Georges, géographe

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