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Rendre les projets séduisants

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L’eau, un accélérateur dans la mutation du modèle agricole © S. CHAMPION

Alors que la pluie n’a pas manqué ce printemps, les projets de retenues d’eau font toujours polémique sur le terrain.

«Nous avons un projet de création de dix-neuf retenues sur le bassin de la Sèvre Niortaise, au sud des Deux-Sèvres », explique Thierry Boudaud, agriculteur à Amuré. Ces retenues intègrent un projet agricole local qui prévoit de réduire les prélèvements d’eau. L’automne dernier, l’autorisation de construire n’a été donnée que par quatorze maires, alors que le financement de l’Agence de l’eau avait été validé pour les dix-neuf sites. « Par ailleurs, nous sommes dans l’attente, d’ici fin juin, d’un complément de financement par le Feader et/ou la région Nouvelle-Aquitaine, mais nous faisons face à un mouvement politique d’opposition très fort sur notre territoire. Certains de nos élus s’opposent à ces réserves, car ils sont contre un certain modèle agricole, mais c’est justement grâce à ces retenues que les modèles évolueront », estime Thierry Boudaud.

Sécurisation de l’affouragement pour les élevages, cultures contractuelles, filière soja non OGM, explosion du bio… Les projets sont nombreux. Pour Maud Bousquet, directrice de la Coop de l’eau, créée en 2011 pour monter ce projet, « les agriculteurs sont conscients que le modèle doit évoluer. Beaucoup modifient déjà leur assolement pour produire davantage de cultures à valeur ajoutée et réfléchissent à une conversion en bio. » Mais pour franchir le pas, ils ont besoin d’être sûrs de pouvoir irriguer. Les politiques, eux, voudraient que les exploitations soient déjà en bio pour accepter le stockage de l’eau… C’est le serpent qui se mord la queue. Toutefois, preuve que l’eau est un accélérateur de mutation des modèles, « en Vendée, 65 % de la surface irriguée est en agriculture biologique, » rappelle Maud Bousquet.

L’aval politique

Si la plupart de ces retenues voient finalement le jour, la concertation entre quarante structures privées et publiques n’y sera pas pour rien. Administration, collectivités, syndicats d’eaux potable et de rivière, associations de protection de l’environnement, experts techniques… ont régulièrement eu leur mot à dire sur ces projets pendant trois années.

L’appui essentiel des structures publiques dans la réalisation d’un projet, c’est également ce qu’ont perçu les participants aux travaux de la cellule d’expertise lancée par le gouvernement l’automne dernier. Cette cellule a examiné une trentaine de projets de territoire en cours sur les bassins Rhône Méditerranée, Loire Bretagne et Adour Garonne. Le but : pointer les freins à leur réalisation et proposer des éléments de facilitation des projets pour accélérer leur instruction. « Le travail est fini et le rapport avec nos préconisations sera rendu d’ici quelques jours, explique Luc Servant, agriculteur et membre du bureau de l’APCA qui a participé à ces travaux. Parmi toutes nos auditions, nous avons notamment constaté que les projets portés uniquement par la filière agricole étaient plus difficiles à défendre. En revanche, ceux qui étaient portés par une structure politique, comme le conseil départemental, avaient beaucoup plus de chances d’aboutir. »

Ce n’est pourtant pas le cas dans la vallée de la Boutonne, en Charente-Maritime. À la surprise générale, le projet de création de vingt et une réserves, pourtant porté par le conseil départemental, a été retoqué à l’unanimité par la commission d’enquête utilité publique (lire encadré p. 15).

Même s’il ne faut pas se soumettre aux desiderata des écologistes, afin de donner une chance aux projets de retenues d’aboutir, il faut les rendre « plus séduisants », estime Jean-Luc Billault, agriculteur à Brion dans la Vienne et administrateur à l’Association des irrigants de ce département où un projet de cinquante retenues est en cours. Mais ces retenues ne verront le jour que si elles sont éligibles au financement de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et du Feader, et que « si elles sont acceptées socialement et environnementalement au niveau local. C’est donc à nous d’adapter nos projets. Si on ne propose d’irriguer que du maïs et du blé, c’est sûr que les projets ne passeront pas. »

Peu rentable en maïs

Pour l’irrigant, les agriculteurs n’ont pas encore assez pris conscience qu’il faut « se remettre en question et prendre un virage plus environnemental, car le risque est de perdre la possibilité d’irriguer ». En Poitou-Charentes, zone intermédiaire, cela équivaut à perdre de la valeur ajoutée. « Je produis du maïs irrigué depuis trente-cinq ans, donc je ne suis pas contre, mais il faut diversifier ses productions, appuie Jean-Luc Billault. De plus, si on enlève les charges d’une retenue à la marge brute du maïs, c’est de moins en moins rentable. Par ailleurs, on ne peut plus légitimer d’utiliser de l’argent public pour irriguer des cultures intensives. » Ce dernier point est aussi, en partie, l’avis de France Nature Environnement, qui vient de publier sa position concernant le stockage de l’eau.

Parmi les autres recommandations de la cellule d’expertise du gouvernement, une définition plus précise de la notion de projet de territoire sera également proposée. L’idée est de « ne pas laisser la place à différentes interprétations sur le terrain » qui peuvent amener à des recours juridiques et donc des délais rallongés.

Des conclusions qui se rapprocheront peut-être de celles de la mission parlementaire lancée en novembre 2017. Cette mission, composée de dix-sept parlementaires et présidée par Adrien Morenas, député LREM du Vaucluse, est plus large et concerne la gestion de l’eau, en termes de quantité et de qualité. Des auditions ont encore lieu, mais la présentation des conclusions à la commission développement durable de l’Assemblée nationale est prévue début juin.

Florence Mélix
Utilisation des eaux usées facilitée

Le 28 mai, la Commission européenne a proposé des mesures pour encourager et faciliter la réutilisation de l’eau dans l’Union européenne pour l’irrigation. Trois nouvelles règles doivent veiller à ce que les eaux traitées provenant de stations d’épuration des eaux urbaines « constituent une source d’approvisionnement en eau supplémentaire fiable » et soit sans danger pour l’irrigation.

La Commission propose donc des exigences minimales concernant les éléments microbiologiques (taux de bactéries E. coli, par exemple) et les contrôles de routine et de validation de la qualité de ces eaux. Elle propose également une gestion des risques obligeant à anticiper les risques supplémentaires éventuels pour assurer la sécurité de l’eau réutilisée. Enfin, la Commission promet la transparence : les citoyens européens auront accès à des informations en ligne sur les pratiques concernant la réutilisation de l’eau.

© C. Watier
Une « position idéologique » en Charente-Maritime

Vingt et un projets de réserve sur la vallée de la Boutonne, en Charente-Maritime, ont fait l’objet d’un dossier de 5 000 pages soumis à l’enquête publique. L’avis défavorable rendu par la commission d’enquête d’utilité publique a créé la surprise, chez les irrigants comme chez leurs opposants. « Les commissaires enquêteurs ont donné une position assez idéologique, regrette Françoise de Roffignac, présidente du Syres 17, syndicat mixte des réserves de substitution. C’est un dossier énorme, avec vingt et un dossiers techniques, un pour chaque réserve, et ils reconnaissent qu’ils n’ont pas pu entrer dedans. »

Les commissaires n’ont retenu aucun des arguments des promoteurs du projet, comme l’engagement à une réduction des surfaces en maïs, l’aménagement du territoire, l’emploi local… En revanche, ils font la part belle à ceux des opposants qu’ils reprennent à leur compte : usage privé de fonds publics, manque de contrôle sur le remplissage des réserves, « nombreuses lacunes et absences » dans la partie financement du dossier, développement d’un mode d’agriculture dont on connaît « les conséquences dramatiques » sur la planète…

Les trois commissaires enquêteurs vont maintenant devoir justifier leurs trois avis. Quant au Syres, il va apporter au préfet des compléments d’information « pour faire ressortir ce que n’ont pas vu les commissaires enquêteurs », indique Françoise de Roffignac. « Le préfet peut prendre un arrêté concernant les réserves malgré l’avis défavorable. » Avec cependant l’inconvénient que cela accroisse encore le risque de recours des opposants devant le tribunal administratif…

Myriam Guillemaud

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Cet article est paru dans La France Agricole

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