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Protection des culturesLe « C’était mieux avant » ne passe pas

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Une piste d’avenir : les robots désherbeurs.

Surprenants, désespérants, affligeants…, les propos du ministre à la veilledes élections européennes sont difficilesà digérer pour nombre d’agriculteursd’autant plus qu’ils sont déjà confrontésà des distorsions de concurrence.

«Il faut simplement revenir à l’agronomie, la rotation des cultures, la couverture, l’assolement…, ce que faisaient nos grands-parents et que, nous, on a peut-être un peu oublié de faire aujourd’hui. […] Il faut arrêter le glyphosate mais aussi tous les autres produits ! » Les malheureuses paroles de Didier Guillaume sur la protection des cultures ne cessent de faire le buzz depuis fin avril et pour cause…

Si l’on peut être tenté d’assimiler ce discours du ministre à de l’agribashing, qu’il dénonce pourtant (voir encadré ci-contre), on peut raisonnablement espérer qu’il prône le retour plus généralisé à davantage d’agronomie dans les systèmes agricoles. « Évidemment, nous mettons déjà en place des rotations et parfois bien plus que nos grands-parents, rétorque Éric Thirouin le président de l’AGPB. D’ailleurs, ces dernières pourraient être encore plus longues mais, pour ce faire, il faudrait que ce soit économiquement rentable… » « Ce n’est pas du niveau d’un ministre que l’on nourrit d’informations sur nos pratiques et de nos engagements dans l’agroécologie », considère Daniel Sauvaitre, président de l’Association nationale pommes poires.

Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, insiste dans un tweet : « Des ancêtres gardons le bon sens paysan mais affirmons que les solutions sont dans l’innovation. » Et l’Union des industries de la protection des plantes de préciser : « Sur la protection des cultures on ne peut pas faire avec les méthodes du passé. » En effet, faut-il rappeler qu’une suppression des substances actives les plus problématiques s’est opérée avec désormais moins de 400 molécules disponibles, contre environ 1 400 au début des années 2000.

Réglementerles importations

Le sujet du retrait du glyphosate (voir encadré à gauche) et plus largement des produits phytosanitaires ne laisse pas indifférent, pression sociétale oblige. Évidemment pour la Confédération paysanne, si l’on interdit le glyphosate, « le plus emblématique des pesticides mais pas forcément le plus dangereux », il faut aussi retirer les autres. « Il y a une attente sociétale très forte pour sortir de l’agriculture mondialisée qui a oublié les marchés locaux. Il faut remettre de l’élevage un peu partout, revenir à plus d’agronomie et réorganiser les territoires », rapporte Laurent Pinatel.

« En tant que président d’un syndicat, je ne suis pas pour ou contre les produits phyto. Mais nous aimerions un code de la route clair, constate pour sa part Bernard Lannes, de la Coordination rurale. Nous sommes des Européens convaincus. Alors pourquoi les interdire alors qu’on les autorise ailleurs dans l’UE ? Soit ils sont bons, soit ils ne le sont pas et on les supprime en fermant les frontières. » Le syndicat dénonce ainsi l’importation de soja brésilien transgénique employé pour nourrir les bêtes en Europe. En effet, l’interdiction du glyphosate est attendue pour 2021 en France, alors qu’il est employé tout au plus à 1-1,5 l/ha et seulement en interculture. Comparativement, dans ce pays d’Amérique du Sud, la culture est traitée par avion à 12 l/ha. Bien avant le glyphosate, des interdictions de spécialités, de molécules et parfois l’application de textes réglementaires ont créé des impasses techniques et donc des distorsions de concurrence.

Surtranspositionfrançaise

Certes depuis le retrait du diméthoate, tous les ans un arrêté interdit l’importation de cerises venant de pays autorisant encore cet insecticide. Mais cela reste l’exception qui confirme la règle. Et les exemples de surtransposition française de la réglementation européenne ne manquent pas.

On pense au retrait des néonicotinoïdes généralisé chez nous (voir encadré), à celui du métam sodium ou aux producteurs de carottes qui n’ont plus d’alternative à l’emploi du dichloropropène pour lutter contre les nématodes (voir p. 26). « Avec l’application de l’arrêté destiné à la protection des abeilles, nous avons perdu la production de féverole pour le débouché de l’alimentation humaine alors qu’on nous demande de développer les protéines végétales », déplore aussi Christian Durlin, vice-président de la commission environnement à la FNSEA.

« Nous avons tous pris conscience qu’un changement doit s’opérer avec l’aide de la génétique, de la robotique notamment, confirme Cyril Pogu, de Légumes de France. Mais ce n’est pas pour demain dans toutes les exploitations car il existe un écart entre ce que souhaite la société et les solutions disponibles. On va donc se retrouver dans des situations où nous ne mangerons plus français et où le consommateur achètera des légumes traités avec des produits qui ont été interdits ! De plus, avec des techniques alternatives plus onéreuses, un besoin supplémentaire en main-d’œuvre et des pertes au champ, les coûts de production vont s’accroître. Malheureusement, le consommateur, qui souhaite des produits exempts de tout, n’est pas prêt à payer plus cher. »

Céline Fricotté

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Au cours de son déplacement dans la Drôme le 26 avril, le ministre de l’Agriculturea par ailleurs annoncéle lancement dun observatoire contre l’agribashing.

Des distorsions en Europe avec les néonicotinoïdes

Avec l’application de la loi Biodiversité, cinq néonicotinoïdes sont désormais retirés en France alors qu’en Europe, seuls trois sont concernés, et seulement pour les applications en plein champ. Ainsi, plusieurs filières françaises se retrouvent en grande difficulté. On pense à l’interdiction du thiaclopride (encore autorisé en Europe) sur maïs avec des pertes de rendement estimées à 25 % à cause des taupins (jusqu’à 40 % avec les géomyzes). Après le retrait de l’acétamipride, réapprouvé jusqu’en 2033 en Europe, le puceron cendré de la pomme peut, quant à lui, impacter à plus de 80 % les récoltes. Et que dire de la lutte contre les pucerons sur salade qui se retrouve dans une impasse et met en péril la filière du frais et de 4e gamme. Autre exemple, celui de la betterave. L’ITB estime que l’impact de la jaunisse est de 12 % au niveau national (40 % en bordure maritime). Le surcoût serait proche de 60 € pour deux passages. À titre d’exemple, treize pays européens ont pris une dérogation en 2019 sur betteraves. En France seuls trois usages pourraient obtenir des dérogations : le balanin de la noisette, les mouches du figuier et les pucerons du navet…

« L’État doit accompagner la sortie du glyphosate »

Auditionné à l’Assemblée nationale le 2 mai, Éric Thirouin, président de l’AGPB, annonce la couleur : pour le secteur des grandes cultures, la sortie du glyphosate coûterait 950 millions d’euros. « C’est colossal ! Derrière, c’est plus de main-d’œuvre. On estime à 12,7 millions d’heures par an ce qu’il faudra consacrer à nos cultures. C’est également une consommation d’énergie plus importante, avec 87 millions de litres supplémentaires utilisés. »

Investissements en matériel, produits de substitution… Le surcoût pour les exploitations représenterait de 50 à 160 €/ha. « On a un vrai sujet de distorsion de concurrence, affirme Éric Thirouin. L’impact est lourd sur la compétitivité mais aussi sur le bilan carbone. » Car aujourd’hui, l’alternative au glyphosate reste la solution mécanique. Le travail du sol impliquerait 225 000 t de CO2 supplémentaires, « soit l’équivalent de 62 000 voitures mises en circulation », souligne-t-il. « On a des impasses sur les cultures sans labour, et sur les vivaces comme le chiendent ou le liseron. » Si les attentes sociétales ont été entendues par la filière, elles ne sont pas sans conséquences, ni possibles sans un accompagnement financier de l’État. « Nous voulons bien aller de l’avant, mais à partir du moment où l’on trouve des alternatives et où les contraintes économiques sont compensées », conclut Éric Thirouin.

Justine Papin

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Cet article est paru dans La France Agricole

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