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Producteurs et filières sur le front

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 - Producteurs et filières sur le front

Dans de nombreuses filières agricoles, main-d’œuvre et logistique sont au cœur de la bataille engagée pour assurer l’alimentation des Français. Partout, les agriculteurs répondent présents mais il faut qu’au-delà d’eux, aucun des maillons qui constituent la chaîne alimentaire ne cède. Les pouvoirs publics doivent rapidement leur faciliter la tâche pour passer ce cap.

«Nous sommes en guerre », a affirmé Emmanuel Macron, le 16 mars. Depuis, le secteur agricole s’est mis en ordre de bataille pour assurer la continuité de l’alimentation des Français. La crainte est forte concernant le manque de main-d’œuvre, notamment en maraîchage. Christiane Lambert estime les besoins à près de 200 000 personnes dans les trois mois à venir. Le ministre Didier Guillaume a appelé, le 24 mars sur RMC, les volontaires à rejoindre « l’armée de l’agriculture ». Pour que les Français continuent d’être approvisionnés, il faut que tous les maillons des filières suivent : amont, transformation, distribution. Et les tensions sont fortes. « On tient le maximum de 10 % d’absentéisme, ce qui ne déséquilibre pas les processus de production », a affirmé Richard Girardot, président de l’association nationale des industries alimentaires (Ania), le 20 mars à l’AFP. Même si l’aménagement des horaires et la simplification des processus de fabrication sont de mise dans ce secteur. La grande distribution s’organise pour protéger ses salariés. Plusieurs enseignes ont promis une prime de 1 000 euros aux collaborateurs présents physiquement à leur poste.

Le transport en tension

La logistique est aussi un élément essentiel. « Si le transport tombe, tout tombe », s’inquiète Philippe Ballanger, directeur terrain de la coopérative Océalia. Pourtant, les représentants des transporteurs routiers ont menacé d’exercer leur droit de retrait, s’estimant « traités comme des pestiférés ». Afin de maintenir cette activité, le gouvernement a répondu aux revendications des chauffeurs en accordant notamment la réouverture des relais routiers, le droit de circuler le dimanche et un assouplissement des procédures administratives. De nombreux éleveurs se sont déjà organisés pour fournir du savon ou du gel hydroalcoolique au laitier lors de sa tournée.

Des services aux éleveurs perturbés

Dans les élevages, les effets des mesures de lutte contre la propagation du coronavirus se font sentir. Les recommandations de la direction générale de l’alimentation auprès des vétérinaires placent « la surveillance sanitaire nationale, le bien-être animal et le commerce agroalimentaire » comme prioritaires. Les actes « différables », à l’image des bilans sanitaires, devront être reportés au maximum. De son côté, France conseil élevage a appelé ses adhérents à suspendre leurs interventions, contrôle de performances inclus, « le temps de réfléchir à la mise en place de dispositifs assurant la sécurité des personnes », expose Gwenaëlle Gain, directrice de la structure. Les outils de communication à distance permettent malgré tout aux conseillers de garder le lien.

Les entreprises de sélection génétique et de reproduction assurent les services « indispensables », tels que la production de semence, l’insémination, les constats de gestion et la synchronisation des chaleurs. Des difficultés sont soulevées en petits ruminants. « Les interventions induisent trop de proximités. Nous avons choisi de stopper toute activité jusqu’à recevoir les protections adéquates », témoigne Guy Pegoud, directeur de la Coopel.

Quant à l’alimentation animale, « les usines sont correctement approvisionnées et les livraisons sont assurées », souligne Stéphane Radet, directeur du Syndicat national de l’industrie de la nutrition animale.

« Lisser » la production laitière

Alors que la main-d’œuvre pourrait manquer dans les usines et que les débouchés se compliquent, l’interprofession laitière appelle les éleveurs à « lisser le pic de collecte printanier. » La Coordination rurale craint une « surtransformation » d’ingrédients secs, en pleine chute des cours. Denis Berranger, président de France OP lait, estime qu’« il n’est pas question que les producteurs adhérents des OP subissent une double peine liée à une réduction de volume, ainsi qu’à une baisse de prix ». En viande bovine, « l’enlèvement des animaux est fluide et plus de 50 % des marchés aux bestiaux en France restent ouverts cette semaine, indique Dominique Langlois, président d’Interbev, le 23 mars. La Commission européenne a aussi confirmé son souhait de garantir la libre circulation des marchandises, y compris du bétail. » Mais « certains opérateurs à l’export arrêtent leur activité », confie Michel Fénéon, d’EuroFrance.

Dans le secteur porcin, la progression des cours est enrayée. « On tend vers une stabilisation », note Pascal Le Duot, directeur du Marché du porc breton. Les abattages se poursuivent. « Le jambon tire la demande. Quant à l’export, le commerce reprend avec la Chine et les flux vers l’Italie sont importants. »

En volailles de chair comme de ponte, le manque de personnel et les contrôles routiers liés aux mesures de confinement rendent difficile le ramassage des animaux. « Si les perturbations des enlèvements de poules de réforme perdurent, une partie de la chaîne de production pourrait s’interrompre », alerte Philippe Juven, président du Comité national pour la promotion de l’œuf.

En ovins, les cours s’effondrent. À Châteaumeillant, le 24 mars, les agneaux laitons U de 38 à 44 kg se sont vendus 3,06 €/kg vif, soit près de 0,60 € de moins que la cotation du 10 mars. « Trois acheteurs étaient présents, contre sept d’habitude à l’approche de Pâques, explique Jérôme Chartron, chef des ventes du marché. Nous n’avons aucune visibilité pour l’avenir. »

La conjonction du retour du beau temps et l’annonce du confinement ont entraîné un vent de panique en début de semaine dernière chez les agriculteurs. Ils se sont rués vers leurs fournisseurs pour sécuriser leur approvisionnement en intrants. Si la situation est tendue, pour le moment aucune rupture n’est observée. « Quelques produits phyto manquent mais des substitutions sont possibles », explique Hervé Courte, directeur général de la coopérative Île-de-France Sud. Même chose pour les semences de maïs. « Ce qui nous préoccupe, ce ne sont pas les intrants mais les contenants, et en particulier les big bags qui proviennent majoritairement de la Pologne », précise Patrick Aps, directeur général de Natup, qui évoque la possibilité de faire davantage de vrac.

Retour à vide des camions

La plupart des coops et des négoces ont réduit la voilure pour l’ouverture des dépôts, afin de mettre du personnel en « réserve » et continuer à approvisionner les adhérents sur la durée. Les opérateurs n’ont aucune certitude pour les prochaines semaines. « Si un maillon de la chaîne coince, tout coince », s’inquiète Damien Halajko, courtier à Meslay, dans le Loir-et-Cher. C’est surtout la logistique qui concentre toutes les attentions. L’approvisionnement des dépôts en intrants depuis les sites de production est tributaire des camions. Idem pour l’acheminement des céréales vers les usines d’aliments du bétail et les terminaux de chargement dans les ports. Les exportateurs ont vendu la marchandise aux pays tiers, il faut qu’ils chargent les bateaux coûte que coûte et mettent la pression à l’amont de la filière.

Les opérateurs n’ont pas de difficultés pour faire partir la marchandise, mais il est presque impossible pour les camions de revenir avec un chargement. L’arrêt des usines a, en effet, stoppé les besoins en produits industriels­. « Nous sommes amenés à répercuter une partie de ce surcoût avec des tarifs en hausse de 50 % au retour des ports comme La Pallice », relate Christophe Busson, responsable d’exploitation de deux sociétés de transport dans l’Indre.

Fruits et légumes impactés

La filière des fruits et légumes est aussi en tension. Interfel note une « grande difficulté sur la commercialisation des produits de saison, en particulier pour l’asperge et la fraise, en raison du manque de demande ». Ces deux productions ont été déclarées en « crise conjoncturelle » par FranceAgriMer le 23 mars. Les consommateurs boudent les produits frais au profit de denrées non périssables (pommes de terre, pâtes…). Des appels au patriotisme alimentaire ont été lancés (FNSEA, JA, Associations de producteurs…) aux Français pour acheter des produits peu conservables qui risquent d’être jetés et à la grande distribution pour les mettre en avant, ce que plusieurs enseignes ont accepté.

À cela s’ajoute le manque de main-d’œuvre, qui se fait sentir dans toutes les filières. Habituellement, de nombreux travailleurs viennent de l’Espagne, du Maroc, de la Pologne. « Beaucoup sont restés dans leur pays et nous sommes démunis, explique Jacques Rouchaussé, président de Légumes de France. Nous essayons de faire appel au renfort d’autres corps de métier », notamment en horticulture. Ce secteur d’activité est, par ailleurs, particulièrement en difficulté, car à l’arrêt.

I.E, R.d’H, J.P., H.P, V.T.

Les entrepreneurs s’adaptent

Le recours aux prestataires pour les semis augmente chaque année. C’est pourquoi les EDT (entrepreneurs des territoires) ont pris immédiatement la décision d’adapter leurs protocoles d’activité, autant en direction de leurs clients que de leurs fournisseurs. Désormais, les accès aux bureaux et ateliers sont drastiquement limités, selon des modalités définies au cas par cas par chaque entreprise et ce jusqu’à nouvel ordre. Les EDT invitent leurs clients à passer les commandes de travaux exclusivement par téléphone.

Sur le terrain, des entrepreneurs ont décidé d’afficher leur numéro de téléphone sur la porte du tracteur afin de faciliter la communication avec l’agriculteur. En effet, ce dernier ne doit, en aucun cas, monter dans la cabine, qui est un lieu confiné à haut risque.

Ateliers et pièces détachées sont assurés pour l’instant

Depuis une semaine, les fermetures d’usines d’agroéquipements se multiplient.

En France, Claas, Massey Ferguson, Manitou ou encore Kuhn ont annoncé au moins deux semaines d’arrêt de production. Pendant cette période inédite, les concessionnaires de matériels agricoles poursuivent leurs activités. Pour la plupart d’entre eux, elle est tout de même fortement adaptée au contexte. L’accès aux magasins de libre-service ainsi qu’aux ateliers est drastiquement réduit. Les réparations sont toujours effectuées. La plupart des concessions continuent également les interventions à domicile, notamment pour les matériels indispensables comme ceux servant à l’alimentation du cheptel. Cependant, des procédures de désinfection et des délais d’attente sont mis en place par les réseaux pour assurer la sécurité de leurs collaborateurs.

Quant aux pièces détachées, elles sont pour le moment disponibles, mais certains distributeurs s’inquiètent de l’état des stocks si l’arrêt des usines se prolonge trop, en particulier pour les références très spécifiques produites en petites quantités.

P.P. et C.L.G.

Les transporteurs ont du mal à trouver des « contre-voyages » pour leurs camions, en raison de la fermeture de certaines usines en France. © © Stéphane LEITENBERGER
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Cet article est paru dans La France Agricole

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