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Le Brexit tient l’agriculture européenne en otage

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Le 5 septembre 2018, les pro et anti-Brexit manifestaient face à face devant le Parlement du Royaume-Uni, à Londres. © NurPhoto

Réunis à Bruxelles le 11 avril 2019 pour un (énième) sommet consacré au Brexit, les dirigeants des 27 pays membres de l’Union européenne (UE) ont accepté de reporter pour la deuxième fois son échéance. La date de sortie du Royaume-Uni est désormais fixée au 31 octobre prochain. Il reste donc un peu plus de six mois pour en déterminer les conditions. Qui aurait pu imaginer que le référendum organisé outre-Manche, le 23 juin 2016, déclencherait une situation aussi chaotique ?

40 milliards d’euros

La filière agricole, directement impactée par les divergences de points de vue sur l’avenir des échanges commerciaux entre l’UE et le Royaume-Uni, peine à envisager l’avenir. Selon la Commission européenne, en 2017, l’Europe des 27 a exporté de l’autre côté de la Manche l’équivalent de 40 milliards d’euros de produits agroalimentaires composés pour l’essentiel de fruits et légumes frais et transformés, de produits à base de viande et de préparations alimentaires.

Le Royaume-Uni est par ailleurs le troisième acheteur de produits agricoles français, après la Belgique et l’Allemagne. Plus de 10 % des échanges commerciaux franco-britanniques concernent les produits agroalimentaires. En 2018, la France a réalisé 2,8 milliards d’euros d’excédent commercial avec le Royaume-Uni.

Cette relation économique est aujourd’hui possible grâce à la libre circulation des marchandises et au respect mutuel de la réglementation européenne en termes de sécurité, de traçabilité et de normes alimentaires.

« No deal »

Si les Britanniques et les Européens n’arrivent pas à se mettre d’accord avant le 31 octobre prochain, la sortie se fera sans accord (« no deal ») et sans période de transition. Un scénario qui sera lourd de conséquences. Les Britanniques sont des contributeurs directs au budget européen de la Politique agricole commune. Leur départ de l’UE entraînera une baisse du premier budget communautaire et, à la clé, une diminution des aides pour les producteurs européens.

Le Royaume-Uni deviendra un partenaire économique lambda pour l’UE. Les tarifs douaniers fixés par l’Organisation mondiale du commerce s’appliqueront. Les Britanniques pourraient alors avoir un intérêt à négocier des accords commerciaux avec d’autres partenaires, fermant leurs portes d’entrée aux agriculteurs européens.

Boîte à outils

Phil Hogan, commissaire européen à l’Agriculture, a annoncé, le 8 avril 2019, que l’UE se préparait à un Brexit sans accord. « La législation européenne est dotée d’une boîte à outils permettant de faire face aux dérèglements du marché. Ces outils tels que l’aide au stockage privé, l’intervention publique ou les aides directes d’État peuvent être actionnés rapidement », a-t-il affirmé.

Recruter des vétérinaires

La Commission européenne est allée plus loin. Ses représentants ont déclaré, le 4 avril dernier, avoir « anticipé la mise en place de contrôles supplémentaires aux frontières, avec le recrutement massif de douaniers et de vétérinaires ». Les files de camions de part et d’autre de la Manche pourraient s’allonger. La Commission a également précisé qu’en cas de sortie sans accord, « les produits britanniques n’auraient plus l’obligation de respecter les standards européens ».

Cette perspective pourrait être évitée si, après son retrait, le Royaume-Uni continuait à faire partie de l’Union douanière, à l’image de la Norvège. Un schéma que rejettent les défenseurs d’un Brexit dur, fervents opposants également au statut particulier de l’Irlande du Nord, prévu dans l’accord conclu le 25 novembre 2018 entre Theresa May et les 27 États membres (lire l’encadré ci-contre).

Trois rejets

Pour la mise en application de cet accord, l’approbation du Parlement britannique est nécessaire. Or, l’actuelle Première ministre a déjà essuyé trois rejets entre le 15 janvier et le 23 mars 2019. Après ces échecs, comment envisager un dénouement qui permettra de conserver une relation privilégiée avec le Royaume-Uni, et ainsi de ne pas mettre en péril, directement ou indirectement, les filières agricoles européennes ? L’avenir, semé d’embûches, est incertain. Les prochaines élections européennes se dérouleront du 23 au 26 mai 2019. Le Royaume-Uni devait sortir de l’UE le 29 mars et donc ne pas y participer (lire l’encadré page 15). Si Theresa May se dit « déterminée à trouver un accord de sortie avant cette échéance », les divisions au sein de son propre parti laissent présager des semaines à venir compliquées. Il est possible que les Britanniques se déplacent dans des bureaux de vote pour ces élections européennes, avec la perspective de quitter l’UE quelques mois plus tard.

Nouveau report

Le sommet extraordinaire, qui s’est tenu le 11 avril, s’est conclu sur une nouvelle entente pour décaler la date butoir du Brexit, mais une sortie du Royaume-Uni au-delà de cette date est toujours envisageable. Cette hypothèse n’a pas été évoquée par les 27. Une majorité des États membres semble pourtant y être favorable, même si les discussions ont été tendues et clivantes entre les chefs d’État. La France est plutôt isolée sur ce sujet. Emmanuel Macron a milité pour une sortie rapide mais il n’a pas été soutenu. Le tandem franco-germanique semble affaibli. En remettant en cause le modèle européen, les Britanniques ont peut-être réussi à ébranler l’entente au sein de l’Union. Plus le processus de sortie est long, plus il est difficile d’en mesurer réellement les conséquences pour le pays sortant. D’autres États de l’Union européenne, emportés par les eurosceptiques lors des prochaines élections, pourraient avoir la même idée que le Royaume-Uni.

Rendez-vous le 31 octobre pour le dénouement, à moins qu’un énième report ne soit décidé d’ici là.

Bertille Quantinet, Alexis Marcotte et Marie Salset

Les « farmers » britanniques au bord du précipice

« Si nous sortons sans accord, nous tombons dans le vide. Ce sera catastrophique pour nous, mais les conséquences seront aussi difficiles pour les agriculteurs de l’Union européenne et de France. » Stuart Roberts, vice-président de la National Farmers Union (NFU), association représentant les agriculteurs britanniques, était très inquiet pour l’avenir de son secteur. Invité du 73e congrès annuel de la FNSEA à Nancy le 28 mars dernier, l’agriculteur anglais émettait de réelles craintes sur le sort de la filière ovine du Royaume-Uni. « À peu près la moitié de la viande est exportée, dont 95 % vers l’Europe, estimait-il. Il n’y a pas de mots pour exprimer la manière dont la filière sera affectée. »

Pour limiter les dégâts, Stuart Roberts ne voit qu’une seule alternative au maintien de son pays dans l’Union européenne. « Au lendemain des résultats du référendum (voir l’infographie ci-contre), j’avais trois priorités : le commerce, le commerce et encore le commerce. »

Il le sait, une sortie sans accord conduirait à une augmentation des prix de l’alimentation. Un problème que certains élus britanniques proposent de résoudre de manière radicale. « Il y a un groupe de politiciens au Royaume-Uni qui est tellement terrifié par cette hausse qu’il est prêt à ne pas défendre les standards élevés de sûreté et de protection alimentaire pratiqués en Europe. Nous ne devons pas les laisser arriver à leurs fins. Il faut absolument que nous obtenions un accord. » Une voie que les élus de la chambre des communes ne sont pas encore prêts à prendre.

Organiser des élections en urgence

Si le Royaume-Uni est toujours membre de l’Union européenne au moment des élections en mai, le gouvernement britannique devra organiser un scrutin. Dans le cas contraire, les 27 se sont accordés, lors du sommet européen du 10 avril, sur une sortie du Royaume-Uni le 1er juin. Le 23 mai, les Britanniques devront donc, selon toute probabilité, élire 73 eurodéputés qui siégeront au Parlement européen jusqu’à la conclusion effective du Brexit. Même si les chefs d’État des 27, Emmanuel Macron en tête, souhaitent que le Brexit n’entrave pas le fonctionnement normal de l’UE, le risque est que l’ensemble du calendrier européen soit remis en cause. L’accord sur le budget pluriannuel de la Pac, que les États membres espèrent conclure d’ici à la fin de l’année, pourrait être difficile à obtenir dans les délais (lire la chronique de Luc Vernet, page 21). Ce qui compromettrait encore davantage l’entrée en vigueur de la nouvelle réforme de la Pac, à l’origine prévue en 2021.

Irlande : une frontière qui divise

La situation géographique de la république d’Irlande et la relation particulière qu’elle entretient avec l’île voisine la placent dans une position très délicate. L’accord trouvé entre Theresa May et l’Union européenne, rejeté à trois reprises par le Parlement britannique, tient compte du « cas irlandais ». Pour éviter que les 500 km qui séparent les deux Irlande redeviennent une frontière physique, synonyme de contrôles et de droits de douane, le protocole prévoit un filet de sécurité à la fin de la période de transition du Brexit, fin 2020. Ce fameux « backstop » s’appliquerait dans le cas où le Royaume-Uni et l’Union européenne n’auraient pas trouvé d’accord et donnerait à l’Irlande du Nord (territoire britannique) un statut particulier, permettant la libre circulation des marchandises, tout en l’obligeant à respecter les règles du marché unique européen. Les défenseurs d’un Brexit « dur » s’y opposent. Ils estiment qu’un tel scénario empêcherait un divorce total avec l’Union européenne. Si la frontière physique entre les deux Irlande était rétablie, la filière agricole irlandaise serait sévèrement touchée. « 40 % de nos exportations agricoles sont destinées au Royaume-Uni », expliquait Joe Healy, président de l’Irish Farmers Association (IFA), le 23 juin 2017, lors d’une conférence sur le futur de l’agriculture irlandaise après le Brexit. La filière bovine serait notamment très impactée. « 90 % de notre viande de bœuf est exportée, dont 50 % vers le Royaume-Uni et 45 % vers l’Union européenne, en transit par l’île britannique », s’inquiétait-il.

Au-delà du risque économique que fait peser le Brexit sur l’Irlande, c’est la question du maintien de la paix dans une région qui a connu des conflits pendant plus de cinquante ans qui inquiète. « Contenir la paix dans cette zone est un travail quotidien », avait alerté Simon Covenay, ministre irlandais des Affaires étrangères, de passage à Paris le 15 mars 2019.

Les filières bovine et ovine irlandaises risquent d’être largement impactées en cas de Brexit sans accord. © Gavin Hellier/robertharding/Photononstop
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Cet article est paru dans La France Agricole

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