Vous êtes abonné

Première visite ?

Inscrivez-vous
Imprimer Envoyer par mail Commenter

Miracle ou mirage ?

réservé aux abonnés

 - -->
Une course aux continents. De © AFP

Incapable d’atteindre l’autonomie alimentaire, l’empire du Milieu investit tousazimuts hors de ses frontières, mais non sans aléas dans les pays concernés.

Sottevast (Manche), le 19 septembre dernier. L’ambiance est lourde au siège social de Maîtres laitiers du Cotentin (MLC). Quelques semaines plus tôt, la coopérative laitière normande annonçait la « décision unilatérale » de son partenaire chinois Synutra, spécialiste des laits infantiles, de rompre le contrat qui les liait pour une durée de dix ans. Ce dernier reposait sur la fourniture annuelle de 690 millions de briquettes de lait UHT de troisième âge infantile à destination de la Chine. Le tout, produit par l’usine de la coopérative de Méautis (Manche) fraîchement inaugurée en septembre 2017, pour un montant investi de 116 millions d’euros.

À ce divorce s’ajoute un manque à gagner de 9,558 millions d’euros, facturé par MLC, correspondant « aux ventes inférieures aux engagements volumétriques pris par Synutra ». Toutefois, le montant des encours cumulés auprès de l’industriel chinois est tenu secret, ceci « d’autant qu’au moins une autre laiterie est également en position de faire valoir des créances », note Guillaume Fortin, directeur général de MLC.

Investissements massifs et rapides

Il s’agit de Sodiaal, première coopérative laitière française. Elle s’est engagée à fournir 280 millions de litres de lait par an à l’usine de fabrication de laits infantiles de Carhaix (Finistère), propriété de Synutra, inaugurée en septembre 2016. Mais le 21 août dernier, le quotidien Ouest-France révèle la « visite de deux huissiers » ayant effectué des « saisies conservatoires » sur le site breton. Une semaine plus tard, Sodiaal confirme « être entrée en discussion avec Synutra » pour le rachat partiel de l’usine, acquise pour 170 millions d’euros par l’industriel chinois. Là encore, des impayés seraient à l’origine des difficultés.

Car Synutra a eu les yeux plus gros que le ventre. Après le scandale du lait contaminé à la mélamine en 2008, l’industriel a été « l’un des premiers à prôner les investissements à l’étranger, dans un contexte de défiance des Chinois vis-à-vis de la production laitière locale, expose Jean-Marc Chaumet, économiste à l’Institut de l’élevage. Les investissements de Synutra en France ont été ́massifs et réalisés dans un laps de temps très court ». Mais les ventes n’ont pas été à la hauteur. « La concurrence est forte sur le marché des poudres de lait infantile, et les problèmes techniques et organisationnels lors de la phase de réglage de l’usine de Carhaix ont fragilisé́ le commerce. »

À l’inverse, certains partenariats entre industriels français et chinois se portent bien. En 2013, H & H (Biostime) a acquis 20 % du capital d’Isigny-Sainte-Mère, en tant qu’associé non-coopérateur. La coopérative laitière normande a annoncé, en avril dernier, le projet d’une cinquième tour de séchage à l’horizon 2020. En 2017, ses producteurs ont perçu une ristourne record de 30 €/1 000 l, notamment grâce à la bonne santé des marchés chinois du lait pour nourrissons.

Dans la filière porcine, le chinois WH Group est devenu le leader mondial, après l’acquisition, en 2013, de l’américain Smithfield Foods.

Néanmoins, l’empire du Milieu est en quête de savoir-faire pour sa production domestique. C’est une opportunité à saisir pour les professionnels européens, et les Français ne s’y trompent pas. « Nous sommes implantés en Chine depuis plus de dix ans, assure Stéphane Gouault, directeur développement et marketing à l’Institut français du porc (IFIP). Nos clients sont des acteurs majeurs de la production porcine chinoise, à qui nous proposons un accompagnement complet, des procédés de production en élevage jusqu’à l’abattage. C’est aussi une manière d’instaurer une relation de confiance avec ces interlocuteurs, afin qu’ils s’orientent en priorité vers la viande d’origine française lorsqu’ils passent aux achats. »

Des tomatesau goût amer

Dans d’autres secteurs, cette confiance a été bafouée. Les producteurs de tomates d’industrie du sud de la France se souviennent sûrement de la mésaventure de la conserverie Le Cabanon, basée dans le Vaucluse. En 2004, cette entreprise avait été rachetée par un transformateur de tomates chinois, Chalkis, qui devait investir plus de 10 millions d’euros pour sauver la production locale de 60 000 t. Au final, contrairement à ce que prévoyait l’accord initial, la majorité des tomates passant par l’usine française étaient importées et non cultivées localement, ce qui a sonné le glas de la filière française. Deuxième coup de bâton : la demande asiatique s’est finalement effondrée. Le groupe Chalkis se refusant à réinvestir dans l’établissement lourdement endetté, Le Cabanon a été de nouveau placé en liquidation, en 2014, pour être racheté par des Portugais.

Souhaitons que cette mésaventure n’arrivera pas au numéro un polonais du jus de pomme concentré Appol.

« J’espère que la Pologne deviendra pour la Chine une porte d’entrée vers l’Europe », avait déclaré, en 2016, le président polonais Andrzej Duda à son homologue chinois Xi Jinping. Deux ans plus tard, l’État chinois a peut-être réalisé ce souhait en rachetant, par l’intermédiaire de l’entreprise publique Zhonglu Fruit Juice, 100 % du capital d’Appol (18 500 t par an). La transaction, finalisée cet été, a coûté au géant chinois (130 000 t par an) moins de 16 millions d’euros, pour obtenir le sésame que constitue l’accès au marché européen.

Ambitions en Europede l’Est

Le secteur polonais de la pomme, qui rêvait depuis des années d’exporter vers la Chine, redoute désormais la concurrence. « Le concentré chinois est relativement sucré, or c’est l’acidité qui fait la valeur du produit. Les Chinois pourront mélanger leur concentré avec celui d’Appol pour le vendre à meilleur prix, en Europe mais aussi aux États-Unis, en contournement des nouveaux tarifs douaniers imposés par Donald Trump », explique Mirosław Maliszewski, député et président de l’Association des producteurs de fruits ZSRP.

Selon le cabinet de conseil KPMG, il s’agit de la première acquisition directe chinoise en Pologne dans le secteur agroalimentaire. Zhonglu Fruit Juice ne cache pas que l’opération s’inscrit dans son grand projet géopolitique « La Ceinture et la Route ». Ce dernier a pour objectif de mettre en place des corridors d’exportation vers des zones stratégiques à travers le monde, via des axes terrestres, ferrovières et maritimes.

Main mise surle commerce du grain

Le commerce du grain n’échappe pas à la Chine. Le géant agroalimentaire Cofco (China national cereales, oil and foodstuffs corporation) a déboursé, dès 2014, 1,5 milliard de dollars pour acheter 51 % de Noble Agri, filiale de négoce de matières premières agricoles de Noble Group. Ce singapourien, présent partout dans le monde, était le premier trader asiatique en termes de revenus. La même année, il a mis la main sur 51 % des parts d’un trader néerlandais de céréales et d’oléagineux, Nidera, pour 1,2 milliard de dollars. En 2016, Cofco a racheté les parts qu’il lui manquait pour détenir entièrement le courtier Nidera. Ce rachat lui permet d’accéder aux nombreux actifs portuaires, usines de trituration et de biocarburant situés notamment en Argentine, afin d’approvisionner la filière viande chinoise.

Pour l’AGPB (Association générale des producteurs de blé), « Cofco a déjà réalisé plusieurs investissements internationaux d’envergure, censés permettre à Pékin d’exercer un plus grand contrôle sur la fixation des prix sur les marchés des céréales mondiaux ainsi qu’un accès facilité aux régions céréalières du globe, en Europe, Amérique latine ou Russie ».

Une enquête réalisée par Vincent Guyot, Alexis Marcotte, Florence Mélix, Bertille Quantinet
Un appétit sans frontières pour le foncier

Le panier est serré et les grappes entassées. Zhao Wei, star du cinéma chinois, pose ce 18 septembre dans les vignes de son Saint-Émilion grand cru. Ces huit hectares ont été acquis par l’actrice en 2011. Depuis, les visées des investisseurs chinois en France ont dépassé le vignoble bordelais.

Entre 2014 et 2017, un conglomérat, Reward Group, a suscité l’émoi en achetant 2 600 ha de blé dans l’Indre et l’Allier, au nez et à la barbe de la Safer. L’objectif du milliardaire à l’origine de l’opération, Hu Keqin, est de pouvoir sécuriser son approvisionnement en blé en contrôlant la production. Pour la collecte et la transformation, il s’est associé avec la coopérative Axéréal. La farine est destinée aux 1 500 bou-langeries qu’il ambitionne d’ouvrir en Chine d’ici cinq ans.

Même si le prix des terres françaises n’est pas « excessif » aux yeux de Hu Keqin, l’Hexagone est relativement à l’abri de l’appétit des investisseurs. Ceux-ci préfèrent des « fermes au foncier très important », assure Jean-Marc Chaumet, coauteur de La Chine au risque de la dépendance alimentaire (*). C’est ainsi qu’en 2016, des investisseurs chinois ont acquis le ranch australien « S. Kidman & Co », de 10 millions d’hectares. Le pays entretient aussi des relations privilégiées avec l’Afrique, qui représente 20 % de ses acquisitions foncières selon le même ouvrage. Ces investissements semblent avoir pour but, pour l’instant, de moderniser l’agriculture et d’assurer l’autosuffisance des Africains, qui pourraient occuper une place trop importante sur les marchés mondiaux pour s’approvisionner. Dans cette dynamique, le président chinois, Xi Jinping a déclaré le 4 septembre dernier qu’un milliard de dollars d’aide alimentaire d’urgence et cinquante programmes agricoles pilotes permettant une amélioration des rendements seraient mis en place entre 2019 et 2021. Une stratégie qui garde l’intérêt chinois en ligne de mire.

(*) Avec Thierry Pouch, publié aux éditions Presses universitaires de Rennes.

L’expert
« Une stratégie de contrôle des filièresde l’amont à l’aval » Jean-Marc chaumet Agroéconomiste spécialiste de la Chine

Depuis quand la Chineinvestit-elle hors de ses frontières dans les filières agricoles ?

Jean-Marc Chaumet : Pékin a longtemps maintenu l’objectif de l’autonomie alimentaire. S’agissant du secteur agricole, la politique de sortie de capitaux ne s’est instaurée qu’à partir des années 2000, lors de l’entrée du pays dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La Chine importait alors de plus en plus de denrées alimentaires. Les premiers investissements - réalisés par des entreprises privées comme publiques - se sont opérés dans les productions végétales (caoutchouc, coton, oléagineux, légumes), puis dans les productions animales, notamment le lait, suite au scandale de la mélamine en 2008.

Comment se matérialisent ces investissements ?

J-M.C : Le spectre est très large. Cela concerne évidemment le maillon de la production par l’achat de terres agricoles (lire l’encadré p. 15), d’élevages de bovin lait ou viande en Amérique du Sud et en Nouvelle-Zélande, mais également de laiteries, d’abattoirs, des sociétés de commercialisation des grains ou encore de semenciers (lire l’encadré p. 14) C’est une réelle stratégie de contrôle des filières, de l’amont jusqu’à l’aval.

Doit-on s’en inquiéterà l’échelle françaiseet européenne ?

J-M.C : En Europe, on observe davantage de coopérations et de partenariats que de rachats d’entreprises ou d’exploitations agricoles. Les investisseurs chinois ne viennent pas chercher d’importants volumes, mais des produits haut-de-gamme et un transfert de savoir-faire. D’autant que les autorités chinoises engagent une large réforme de la politique de l’offre alimentaire, en misant sur la montée en gamme. Il y a donc de réelles opportunités pour les acteurs économiques français et européens, notamment dans le secteur des productions animales. Si elles ne sont pas saisies, d’autres acteurs mondiaux s’en chargeront.

L’affaire Synutra pourrait-elle freiner cette dynamique ?

J-M.C : Les difficultés de Synutra en France ont été très peu relayées en Chine. Aucun site internet n’en fait état. Néanmoins, il est certain qu’il y aura un avant et un après. Les acteurs économiques européens, comme chinois, seront à l’évidence beaucoup plus prudents dans leurs politiques de partenariats et d’investissements.

Le suisse Syngenta aux mains des Chinois

En 2017, ChemChina (qui détient des fonds issus de l’État chinois) s’est offert le suisse Syngenta pour 38 milliards d’euros. Le plus gros rachat d’un groupe chinois à l’étranger. Ce dernier occupe en France la place de leader dans le domaine de la protection des cultures et vise, en 2019, la troisième place dans celui des semences (grâce à la production d’orge et de blé hybrides).

Pour Bruno Baranne, le président de Syngenta France, ce nouveau propriétaire « stable partage une vision à long terme avec l’agriculture durable placée au cœur de ses aspirations de croissance ».

Au niveau mondial, ce rachat permettra sûrement de faciliter la poursuite de l’expansion de Syngenta en Chine. C’est d’ailleurs ce qu’on dit les Chinois à Bruno Baranne : « Syngenta doit rester Syngenta pour demeurer compétitif sur tous les marchés du monde. »

Si ChemChina avait déjà mis la main sur Adama dès 2011 (son premier achat en agrochimie), ces deux firmes sont néanmoins toujours concurrentes.

Ou comment organiser la concurrence chez soi !

©
Imprimer Envoyer par mail Commenter
En direct
Afficher toutes les actualités

Cet article est paru dans La France Agricole

Transmission & Patrimoine : tous les conseils pour passer le relais !