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S’adapter au Yo-Yo de la pousse

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Ce printemps accuse des variations de température et des précipitations records.

Après un début d’hiver clément, février et mars ont été plus froids que la normale, et très arrosés. La croissance de l’herbe a été limitée par les températures basses, et les sorties des animaux retardées de 2 à 5 semaines du fait de la mauvaise portance des sols. Les éleveurs ont parfois épuisé leurs stocks hivernaux, qu’ils devront veiller à reconstituer. « Puis, au 15-20 avril, il y a eu un coup de chaud, avec un pic de pousse de l’herbe, suivi une semaine plus tard d’un nouveau coup de froid et un grand coup de frein sur la pousse », constate Pascal Le Cœur, des chambres d’agriculture de Bretagne. Avec quelques chutes de neige sur les sommets… et en Normandie !

À la station expérimentale de Saint-Hilaire-en-Woëvre, dans la Meuse, la mise à l’herbe s’est faite les 18 et 19 avril, à peu près la même date que la moyenne 2000-2017 pour les allaitantes et leurs veaux, mais une dizaine de jours plus tard pour les génisses de 18 et 30 mois. La raison principale était l’absence de portance, avec des sols gorgés d’eau jusqu’à début avril. Puis, dans la foulée de la hausse des températures, la pousse a explosé. « Nous avons alors dû adapter notre conduite, explique Didier Deleau, responsable de la ferme. Des fauches très précoces sur une dizaine d’hectares ont été réalisées, car certaines graminées arrivaient à épiaison : 2 t de MS/ha ont été enrubannées. Les plantes se sont desséchées début mai avec le retour de la chaleur, mais les pluies du week-end ont relancé la pousse. » « En Hauts-de-France, c’est tardif mais explosif, note Francis Lama, de la chambre d’agriculture. Avec une grande hétérogénéité : dans le nord du Pas-de-Calais, la pousse était de 20 kg/ha/jour fin avril, alors qu’en Thiérache, plus arrosée, elle était de 80 kg. » En Ardèche, « nous avions 2 à 3 semaines de retard en début de saison, jauge Emmanuel Forel, de la chambre d’agriculture. Le coup de chaud de mi-avril nous a rebasculés sur une année quasi normale. Il y a eu beaucoup de pluies en mars, ce qui est inhabituel, et de nouveau fin avril. Les parcelles sont bien vertes ! Et les sols ont des réserves hydriques. Cette année est atypique, mais globalement favorable à la pousse de l’herbe. »

En Franche-Comté, « nous étions débordés par l’herbe dès le 20 avril », indique Florian Anselme, conseiller du Groupe Herbe. Les croissances ont localement atteint 100 kg de MS/ha/j. Même schéma dans le Grand-Est, d’où un mot d’ordre sur les deux zones : resserrer le pâturage (1), éliminer les refus, faucher précocement.

Nouveau coup de froid

Début mai, le temps est redevenu estival. Un manque d’eau et les températures élevées ont un temps pénalisé la croissance de l’herbe. Puis le mercure a replongé, et la neige est de nouveau tombée. Lors du week-end du 12-13 mai, les prairies étaient blanches au-dessus de 800 m en Auvergne. Nicolas Guittard, à Saint-Genès-Champespe (Puy-de-Dôme), à 1 000 m, a dû rentrer ses 70 montbéliardes. « Nous sommes habitués, cela arrive tous les printemps », relativise-t-il. La pousse est ralentie pendant quelques jours et les vaches retrouvent le régime hivernal en ration complète pour un ou deux jours. Mais dès lundi, elles sont retournées pâturer. « Le beau temps devrait revenir en fin de semaine (le 18 mai), et je pense faucher quelques hectares de prairies pour du foin à haute valeur alimentaire séché en grange. »

Difficile de gérer le pâturage avec tous ces à-coups… « Créer un gradient de hauteur d’herbe pour tourner sur les paddocks a été compliqué. Dès que l’herbe pousse, on fauche et on pâture, et on se retrouve avec toutes les parcelles à ras, alerte Pascal Le Cœur. Il faut accepter de pâturer un peu plus haut sur certaines, à des hauteurs de 15-20 cm en entrée, au fil avant, plutôt que de faucher, afin de créer ce gradient de hauteur, au risque d’avoir à gérer des refus. Il faut accepter cela sur un ou deux paddocks, pour laisser aux autres le temps de repousser. » En Bretagne, avec les RGA tardifs, l’herbe est haute mais très feuillue. La montaison devrait commencer cette semaine, et « il va falloir redescendre à des hauteurs de 10 -12 cm en entrée de parcelle, conseille Pascal Le Cœur. Avec la pousse en dents de scie, les éleveurs ont opté pour deux stratégies : ceux qui ont beaucoup fauché pour préserver la qualité, avec aujourd’hui une herbe pas très élevée dans les pâtures, quitte à brider la pousse et le potentiel laitier des vaches ; ceux qui ont été plus prudents sur la fauche ont des hauteurs d’herbe plus élevées (au-delà de 15 cm) et pas mal de jours d’avance, pour assurer le volume de pâturage et fermer le silo. Ceux-là doivent absolument faire pâturer au fil avant ! »

« Cette année interroge sur le changement climatique. Les aléas jouent sur les repères, insiste Emmanuel Forel. Les cycles plus courts de 10-15 jours compliquent le pâturage. Il faudrait tourner plus vite, mais il n’y a pas toujours assez d’herbe. Et si on vise plus large, on se fait déborder… Avec l’herbe, il faut être très réactif, et profiter de toutes les fenêtres météo. Ainsi, il fallait aller très vite pour sortir les animaux au coup de chaud de mi-avril. Certains se sont fait avoir… » Bien raisonner au départ ses surfaces à pâturer, et les réajuster au fil des conditions climatiques, devient fondamental.

Elsa Casalegno, Marie-France Malterre et Catherine Regnard

(1) 35-40 ares/vache en système herbe franc-comtois ; 25-30/UGB en Lorraine.

Témoin
« Arriver à lisser la pousse » Hervé Léal éleveur laitier à Saint-Divy (Finistère)

«L’exploitation (1) se situe dans une zone très arrosée (1  000 à 1 200 mm par an), douce en hiver et fraîche en été. Bref, un climat idéal pour avoir de l’herbe presque toute l’année ! Habituellement, les 70 laitières (des prim’holsteins et des croisées prim’holstein-rouge suédoise-montbéliarde) ne restent qu’un mois sans pâturer, et commencent à sortir fin janvier-début février pour un déprimage, derrière lequel j’épands le lisier. Mais cette année, l’hiver a été long, presque trois mois. Les vaches sont sorties début mars, et je n’ai pas pu faire déprimer tous les paddocks. Par conséquent, je n’ai pas pu mettre du lisier partout, et je devrai épandre le reste après les fauches. Or, l’azote est plus efficace en début de printemps, quand le trèfle n’est pas encore développé.

En mars, la pousse était encore très modérée, et les conditions de portance mauvaises. Les vaches n’ont pâturé que de jour, au fil avant et avec une rotation lente. Puis les conditions ont changé mi-avril, la pousse s’est accélérée, jusqu’à 70 kg/ha/jour. Et tout est allé très vite : les vaches sont passées de 6 à 16 kg d’herbe pâturée dans leur ration en l’espace de 10 jours, elles ont pu pâturer de nuit mi-avril (contre mi-mars habituellement), et j’ai arrêté la distribution d’aliments mi-avril, comme d’habitude. On est revenu à une année quasi normale.

Le retour du froid ces jours-ci permet de « lisser » la pousse. Mais il me manque encore un gradient de hauteur d’herbe dans les paddocks, et je me retrouve avec cinq paddocks (soit 5 ha) à 18 cm de haut à l’herbomètre en deuxième cycle, que je vais devoir ensiler. Habituellement, je n’ai pas de tels excédents avant la seconde quinzaine de mai. Je préfère débrayer des parcelles plutôt que de faire pâturer haut. Mon objectif est de faire entrer les vaches à 10-12 cm, et de les sortir à 5-5,5 cm. Elles pâturent systématiquement au fil avant, en restant 3 à 4 jours sur un même paddock (un de jour et un de nuit). Si une parcelle est trop haute en été et que le temps est sec, je fauche et elles pâturent les andains. Ainsi, je nettoie la parcelle en évitant les refus, et je ne gâche pas d’herbe. Mais c’est exceptionnel car lourd en termes de travail.

Cette année, j’ai complètement subi les aléas de la météo. Heureusement, ça ne se passe pas trop mal, au bout du compte. »

(1) La SAU de 66 ha compte 51 ha de prairies, 6 ha d’orge et 9 ha de maïs. Les pâtures sont implantées en RGA-trèfle blanc, et les parcelles de fauche en RGH-trèfle violet. De plus, 9 ha sont implantés en dérobée avec du RGI-trèfle incarnat, pour être pâturés.

Des fourrages récoltés de qualité

La bonne pousse de la seconde quinzaine d’avril et de début mai a permis la fauche précoce, ensilée ou enrubannée, de nombreuses parcelles dans d’excellentes conditions, et la croissance actuelle laisse présager une belle deuxième coupe avant l’été. « Cette campagne fourragère est bien partie, estime Amélie Boulanger, du Groupe Herbe Lorraine. Nous n’avons pas souffert de coup de sec, comme certaines années en avril. » Toutefois, sous l’effet de la pluie arrivée le 12 mai dans l’Est, les parcelles qui n’avaient pas été fauchées ont souvent versé, et « leur récolte en foin s’annonce compliquée ».

En Bretagne, « les ensilages ont été une bonne surprise. Les éleveurs ont saisi la fenêtre météo de mi-avril pour faucher précocement. Les rendements ne sont pas très élevés, mais les fourrages sont de très bonne valeur alimentaire, estime Pascal Le Cœur. Aujourd’hui, il y a de la surface foliaire dans les prairies et la pousse est très forte. Il faut se tenir prêt à une deuxième fauche fin mai. »

Plus d'infos sur le sujet

« Les éleveurs ne doivent pas rater l’opportunité de la forte pousse, conseille Pascale Pelletier, consultante prairies et fourrages. Il ne faut pas hésiter à remettre 30 ou 40 unités d’azote après le premier tour de pâturage, voire aussi après les premières coupes précoces. L’objectif est de refaire des stocks d’enrubannage, ou de densifier la pousse afin de pouvoir pâturer 3 à 4 semaines après un premier passage. » Les premiers apports avaient pu être réalisés en temps et en heure, mais ils ont été mal valorisés, du fait de la faiblesse de la pousse en mars.

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Cet article est paru dans La France Agricole

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