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Coronavirus Comment ils vivent la crise

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Bruno Faure

Débouchés qui se ferment,
main-d’œuvre à rechercher en urgence… :
dans les différentes régions et tous les secteurs de production,
les agriculteurs doivent trouver des solutions pour faire face aux conséquences
du coronavirus. Tout comme ceux avec qui ils sont en relation : vétérinaires,
conseillers de terrain, concessionnaires, acheteurs…

Quand il regarde ses parcelles à Pfettisheim (Bas-Rhin), Dominique Lux voit ses terres prêtes pour la saison des asperges. Mais les habituels saisonniers étrangers, bloqués dans leur pays, ne viendront pas les récolter. « Il va manquer la moitié de la main-d’œuvre », estime Yohan Lecoustey, directeur de la FDSEA du Bas-Rhin.

Dominique Lux a lancé un appel à l’occasion d’un reportage dans un journal local en ligne, le 20 mars. Deux jours plus tard, il recevait quinze candidatures. La FDSEA et Jeunes agriculteurs d’Alsace avaient fait la même démarche au niveau régional. Passé le week-end, deux cents mails attendaient dans leur boîte. Le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, a aussi lancé un appel aux volontaires le 24 mars. Avec un franc succès puisque la plate-forme « Des bras pour ton assiette » revendiquait 200 000 dépôts de candidatures mardi dernier.

Pour autant, ceux qui frappent à la porte de Dominique Lux ne sont pas tous embauchés. Il faut tout d’abord expliquer avec tact à ceux qui revendiquent un généreux bénévolat qu’ils ne s’inscrivent pas dans le monde du travail. Ensuite, tous ceux qui veulent prendre l’air ou jouer Martine à la ferme ne répondent pas aux attentes de l’employeur, qui a des objectifs précis de rendement. « J’ai besoin d’un engagement des salariés d’au moins trois semaines. Pas de récolte faute de bras et c’est tout le chiffre d’affaires qui s’envole. » Alors, l’agriculteur hésite entre l’emploi vaille que vaille et la tentation de sacrifier son année pour limiter ses charges en attendant d’y voir clair.

Écouler ses stocks…

Quand ce n’est pas la main-d’œuvre, ce sont les débouchés qui interrogent. La suspension d’activité des restaurations collective et commerciale et la fermeture des trois quarts des marchés de plein vent mettent les producteurs au défi de trouver de nouveaux circuits alternatifs pour poursuivre leur vente. Les annonces d’exploitants affluent en masse sur les réseaux sociaux, donnant à constater une capacité de rebond exemplaire. Comme pour Lise Monteillet, éleveuse d’aubracs dans l’Aveyron, qui a dû se familiariser du jour au lendemain à la vente directe. Pour la jeune agricultrice, installée depuis six mois, l’annonce du confinement a été celle de l’arrêt de son principal client. La moitié, voire les trois quarts de chacune de ses carcasses est habituellement destinée à l’entreprise Lecointre, un acteur de la restauration collective haut de gamme qui sert 4 000 repas par jour à Paris dans les cantines de Dior, Chanel, etc. Ses autres clients sont de petits supermarchés et des pôles de vente du type Locavor, qui ont maintenu leur activité. « Tous les autres maillons de la chaîne - l’abattage, l’atelier de découpe et la livraison - ont continué à travailler. J’ai choisi de maintenir mes abattages pour eux. » Mais il fallait absorber le reste des carcasses. L’idée lui est venue de basculer en vente directe. Depuis son appel, le 21 mars sur Facebook, Lise Monteillet reçoit de nombreuses commandes pour ses colis de 3, 5 ou 10 kg de viande, livrés dans toute la France.

« Je viens d’avoir au téléphone un producteur qui avait mis en production 900 poulets commandés par des collectivités pour mai-juin. Que va-t-il en faire ? », soupire de son côté, Frédérique Denis, chargée de l’animation de la démarche Agrilocal du département des Côtes-d’Armor. Aujourd’hui, cette plate-forme virtuelle dédiée à la fourniture de la restauration collective est totalement à l’arrêt. « On cherche des solutions au niveau du conseil départemental et de la préfecture pour aider les agriculteurs à écouler leurs stocks mais, à ce jour, on n’en a pas. Toute la restauration collective est fermée, à part les hôpitaux, mais eux préfèrent s’approvisionner auprès de grandes structures pour avoir des livraisons groupées. » Il reste des marchés, mais cela ne concerne pas tous les producteurs. Pour mieux les accompagner, Frédérique Denis a envoyé un mail aux 140 agriculteurs inscrits sur Agrilocal, en leur demandant de lui faire remonter leurs difficultés.

… Jusque dansles grandes surfaces

La grande distribution reste l’un des derniers débouchés capables d’absorber de gros volumes. Dans certaines limites certes, mais beaucoup essaient de jouer le jeu. Le 24 mars, Gaëtan de la Brosse, directeur de l’Intermarché d’Ennezat (Puy-de-Dôme), a publié un post sur la page Facebook du magasin pour « tendre la main aux agriculteurs locaux ». Il a reçu un nombre d’appels colossal, notamment de producteurs de saint-nectaire, mais aussi d’agneaux, d’asperges… Hélas, « les volumes à écouler sont tellement importants que notre clientèle ne suffira pas, même en faisant des promotions. On va essayer de lancer une dynamique pour que d’autres grandes surfaces prennent le relais. »

« Les agneaux ne seront pas vendus à temps »

La filière ovine subit de plein fouet les conséquences du confinement. Avec l’arrêt de la restauration et l’interdiction des regroupements familiaux pour passer les fêtes religieuses, les besoins en viande d’agneau se sont effondrés. En semaine 13, du 23 au 27 mars, « 12 000 agneaux seulement ont été abattus au lieu des 100 000 prévus », constate Michèle Boudoin, éleveuse et présidente de la Fédération nationale ovine.

Les animaux qui ne pourront pas être vendus à temps vont coûter cher (lire p.37). « Il y a urgence à vider les bergeries, clame Michèle Boudoin. La distribution doit jouer le jeu de l’agneau français. Il faut aussi sortir l’agneau néo-zélandais des rayons. »

Bruno Aleyrac, éleveur à Lauzès, dans le Lot, est également remonté contre les grandes surfaces. « Elles vendent peu la production locale. Une enquête menée en 2019 a montré qu’une grande partie de la viande d’agneau achetée dans le Lot était produite en dehors du département. Pourtant, lorsqu’on interroge les consommateurs, ils sont prêts à choisir préférentiellement de la viande produite près de chez eux. »

« Nous garderons une partie des femelles pour la reproduction au lieu de les vendre », rapporte Michèle Boudoin, précisant que les règles de la Pac doivent être ajustées en conséquence (temps de présence des animaux, productivité du troupeau…).

Denis Perreau, éleveur et secrétaire national de la Confédération paysanne, dresse, lui aussi, un tableau noir de la situation. Le boucher à qui il vend sa production travaille en partie avec des restaurateurs. Il n’abattra qu’une trentaine d’agneaux par semaine, soit deux à trois fois moins que la normale. « C’est une catastrophe. Les animaux qui ne seront pas vendus à temps vont dépasser 23 kg de carcasse. Ils ne correspondront plus à la demande et seront fortement déclassés, explique l’éleveur. Augmenter la vente directe sur notre exploitation est une solution qui demande à la fois du temps et un carnet d’adresses étoffé. »

Concernant les chevreaux, « jusqu’à maintenant, ils étaient encore collectés dans les fermes, indique Denis Perreau. Les éleveurs n’ont aucune information sur la date et le montant du paiement. Certains producteurs du Sud-Est nous ont alertés que la collecte devait s’arrêter prochainement. »

La collecte laitièremise à mal

Dans la filière laitière, certaines structures se retrouvent au pied du mur et décident de suspendre la collecte. C’est le cas de la laiterie de Jérémy Vaissié, en Lozère. « Après un premier courrier nous invitant à baisser la production, la laiterie a annoncé la suspension de la collecte à compter du 25 mars. » Bien qu’indemnisé à hauteur de 360 €/1 000 l sur les quatorze premiers jours, contre un prix réel autour de 400 €/1000 l habituellement, l’éleveur estime « honteux » de voir sa production jetée (500 l chaque jour). « Nous avons pris contact avec la chambre d’agriculture et le syndicat Jeunes Agriculteurs du département pour finalement trouver un débouché auprès de Sodiaal entre le 28 mars et le 2 avril. Nous remercions la coopérative et Michel Lacoste, président du Cnaol, pour son appui. »

Pour la suite, rien n’est encore fixé. « Nous avons anticipé les tarissements et remplacé la poudre de lait par du lait de vache dans l’alimentation des veaux. Mais il est compliqué de faire davantage sans plomber les lactations sur le long terme, explique Jérémy. La situation est difficile à accepter, surtout quand c’est aux producteurs de faire l’effort de trouver des solutions pour leur laiterie. »

Des investissements revus à la baisse

Pour les éleveurs qui transforment le lait à la ferme, les débouchés peinent à suivre. Jean-Michel Peard, éleveur et président du réseau de producteurs fermiers bio « Invitation à la ferme », en fait l’amer constat. « Chez les vingt-sept éleveurs du réseau spécialisés dans l’ultra-frais, le chiffre d’affaires de l’atelier transformation recule de 42 %. Le segment de la restauration collective est fermé et les ventes en magasins reculent, notamment dans le Grand-Est. »

Sur son exploitation en Loire-Atlantique, Jean-Michel Peard a réduit la part de lait transformé au profit des livraisons. « La valorisation est moindre mais cela évite de jeter le lait. » Le nombre de salariés de l’unité de transformation a été divisé par deux. « Certains producteurs s’essayent à la vente à la ferme ou au e-commerce. Les fromagers se tournent vers des produits à longue conservation comme la tomme. » Mais personne n’en sortira indemne. « Nous avons déjà revu nos investissements à la baisse cette année », lance l’éleveur.

Pour les producteurs de viande bovine, le constat est analogue. Aurélien Hobeniche et sa compagne élèvent une soixantaine de limousines dans le Puy-de-Dôme. Ils écoulent près de 60 % de leur production auprès des cantines scolaires. Pour faire face à la fermeture de ces dernières, le couple a improvisé dans l’urgence. « Nous avons renforcé notre communication sur internet pour revendre les produits décommandés par les écoles. En dix jours, nous avons totalement revu notre façon de travailler. La demande des clients privés est très aléatoire. Nous ne savons jamais à l’avance ce qu’il va falloir abattre », explique Aurélien.

Compliqué en fraises

Bruno Faure cultive 2 ha de fraises à Lacropte (Dordogne). Dans ce département du Sud-Ouest, la récolte a commencé il y a quelques jours avec la gariguette. « La pleine saison débutera après le week-end de Pâques. Jusqu’à l’annonce du confinement, j’espérais, comme tous les producteurs, un déblocage pour avoir notre main-d’œuvre formée et habituelle. Pour l’instant, nous n’avons que 15 % de nos saisonniers. Au niveau des débouchés, nous avons perdu notre clientèle de restaurateurs, qui est relativement importante en Dordogne. Par contre, les centrales d’achats semblent vouloir jouer le jeu en misant sur de la fraise française. On se retrouve dans une situation compliquée, parce qu’au final les volumes français ne vont peut-être pas suffire. »

Le marché est fébrile : les enseignes de la grande distribution ne savent pas si elles vont en avoir trop ou pas assez pour satisfaire la demande. Elles ne veulent pas faire de stocks. « Les cours sont relativement bas : en prix départ, nous sommes autour de 6 €/kg. En fonction des variétés, c’est 80 centimes à 1 euro de moins qu’une saison normale. Tant qu’il y aura le confinement, nous ne serons pas sur une consommation normale », ajoute le fraisiculteur. Bruno Faure, comme certains de ses collègues, commercialise une partie de sa production en boutique de producteurs : un débouché qui reste aléatoire.

Les blés s’écoulent bien

Même si les difficultés de transport de céréales par le fret s’accumulent (seulement 40 % du trafic au départ de Blois), Cyrille Richard, céréalier à Tournoisis en petite Beauce (Loiret), est plutôt serein. Trois camions sont partis de sa ferme la semaine dernière. Installé sur 170 ha, il gère la commercialisation de quatre exploitations et peut stocker jusqu’à 1 500 tonnes de céréales. Il vend en direct à des meuniers ou à différents négociants. En cette fin mars, il lui reste du blé dur, du blé meunier et 80 % de son maïs. « Aujourd’hui, ce qui est déjà vendu est transporté sans souci. L’activité générale étant au ralenti, on trouve de nombreux camions et des bennes céréalières facilement pour l’instant… Je ne suis pas inquiet sur l’écoulement du blé meunier et du blé dur. Les meuniers et les fabricants de pâtes en recherchent. Tant que les cours se maintiennent, ça devrait aller. Pour le maïs, ce sera peut-être plus difficile. Je crains surtout pour les pommes de terre et l’orge de la récolte prochaine, qui pourraient manquer de débouchés. Nous vivons une situation sans précédent et personne ne peut anticiper la suite. Restons prudents. »

Ventes de légumesaux particuliers

La crise du coronavirus a obligé Mathilde et Rémi Degrendel, installés à Cappy (Somme), à réagir très vite. À côté de leurs grandes cultures, ils produisent 12 ha de pommes de terre et de légumes qu’ils valorisent en totalité en vente directe via plusieurs circuits de distribution. « Le problème est que nous avons perdu la moitié de nos débouchés du jour au lendemain, explique Mathilde. Nos ventes en collectivités, cantines scolaires, crèches et même maisons de retraite ont toutes stoppé net. »

Heureusement pour le jeune couple, la vente aux particuliers a fait un bond, sans compenser en totalité les volumes perdus. « Comme nous vendons les pommes de terre et les légumes aux particuliers un peu plus cher, nous espérons nous y retrouver en termes de chiffre d’affaires. Dans nos distributeurs automatiques, la demande a explosé, nous avons du mal à suivre, souligne Mathilde. Dans notre magasin de producteurs Esprit fermier, près d’Amiens, nous sommes passés de deux à trois livraisons par semaine. Notre propre magasin lié à la cueillette ne devait ouvrir que le 15 avril. Pour écouler nos produits, nous avons décidé de proposer un drive sur notre site internet et ça marche. » Les ventes à Paris, via les réseaux La Ruche qui dit oui et Kelbongoo, fonctionnent aussi très bien.

Marasme en horticulture

Depuis le début du confinement, Mickaël Girard et sa compagne, Virginie Boisseau, horticulteurs à La Bohalle (Maine-et-Loire), ont tout au plus vendu 2 % des volumes habituels. « La situation est minable », résume Mickaël, qui s’est résolu à jeter sa production de tulipes et de renoncules. Dans les serres (5 000 m²), attendent aussi des roses et des alstroemères. Le couple commercialise 100 % de sa production en direct. En temps ordinaire, « nous sommes présents sur les marchés du Mans (72), de Cholet (49) et de Brissac-Quincé (49), mais ils sont aujourd’hui fermés et, même s’ils rouvrent, la vente de fleurs ne sera pas concernée ». Localement, l’activité « deuil » continue d’assurer un petit débouché. Rien d’extraordinaire, mais « les fleuristes étant fermés, on nous appelle un peu plus », relève Mickaël. Reste enfin le magasin de l’exploitation, « qui est resté ouvert parce que nous produisons aussi des légumes », explique le producteur. Un choix stratégique opéré il y a tout juste deux ans et dont le couple se félicite aujourd’hui.

R.A., B.L., E.Y., M.-F. M., A.C., L.P., C-H.Y.,

A.R., B.C. et A. M.

Atteints par le virus : « Nous avons dû simplifier la conduite de l’élevage »

Les deux associés du Gaec de Verotte, situé en Saône-et-Loire, ont contracté le Covid-19. Ils ont dû simplifier la conduite de leur élevage allaitant, 90 vêlages avec engraissement de toutes les femelles et 80 agnelages. « Au lieu de distribuer la ration au bol mélangeur, nous mettons du foin en libre-service au cornadis, explique l’un d’eux. Pour les bêtes à l’engrais, l’aliment est donné au seau. Heureusement, les vêlages sont quasi finis et la moitié des vaches ont été mises à l’herbe précocement avec leurs veaux. L’agnelage des brebis est terminé et on espère être requinqués pour les agnelles, dont les naissances doivent démarrer le 10 avril. Chercher un remplaçant compte tenu des risques de contamination est difficile. »

L’agriculteur est surpris de l’impact du virus sur son organisme. « Les symptômes sont apparus le 16 mars. J’ai assuré un minimum de travail pendant une semaine. Mais depuis plusieurs jours, je n’ai plus ni la force ni l’envie de faire quoi que ce soit. » Selon son médecin, la convalescence prendra du temps.

A.B.

« Des déclarations Pac en visioconférence »

Le 1er avril a sonné l’ouverture de la campagne des déclarations Pac. Face aux mesures de confinement, les organismes proposant un accompagnement pour les réaliser s’organisent pour remplir les dossiers à distance. Un défi qu’ils se disent prêts à relever, même s’ils craignent de ne pas tenir les délais du 15 mai.

Au centre CerFrance Saône-et-Loire, Sylvain Bernizet, le directeur du marché agricole, s’est préparé : « Pour les élevages tout en herbe, sans grand changement, ce sera assez simple : une validation par téléphone suffira. Il ne faut pas attendre pour demander l’aide aux bovins allaitants. »

Mais chez les céréaliers, pour la découpe des parcelles et le calcul des surfaces d’intérêt écologique (SIE), l’affaire se corse : « Nous sommes en train d’essayer des systèmes de visioconférence avec un partage d’écran. »

Une solution également étudiée du côté de la chambre d’agriculture régionale de Normandie. « Nous testons différents outils pour choisir le plus simple d’utilisation et susceptible d’être installé chez tous nos clients », précise Mickaël Mauger, chef produit Pac.

Les deux conseillers comptent aussi sur le report de la date de déclaration jusqu’au 15 juin, comme le permet la Commission européenne. Une opportunité que la France pourrait saisir au cours du mois d’avril, selon certaines sources syndicales. (Lire également page 44.)

A.M. et S.B.

Bruno Faure n’a pour l’instant que 15 % © DR
Pour Bruno Aleyrac, éleveur dans le Lot, © mf.malterre
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Cet article est paru dans La France Agricole

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