Les nerfs et le moral des professionnels des filières avicoles sont, cet hiver encore, mis à rude épreuve. Pour la quatrième fois en six ans, l’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) frappe la France. Le scénario est semblable à celui des crises précédentes. D’abord, une circulation précoce du virus dans l’avifaune sauvage au sein des pays du nord de l’Europe. Puis, l’apparition progressive de cas au sein de basses-cours ou d’élevages professionnels. En France, depuis le premier foyer domestique détecté dans le Sud-Ouest, le 16 décembre 2021, au sein d’un atelier de canards prêts à gaver gersois, le virus a fait tache d’huile (voir l’infographie ci-contre). Et son expansion s’est accélérée sur les premières semaines de 2022.

« Le feu est éteint »

En conséquence, une vaste opération de dépeuplement d’élevages a été ordonnée par le ministère de l’Agriculture, le 20 janvier, sur 226 communes des Landes, du Gers et des Pyrénées-Atlantiques. Les objectifs affichés sont clairs : réduire la durée de l’épizootie, prévenir son extension vers d’autres zones indemnes et permettre une remise en place des animaux « le plus rapidement possible ». Seuls les cheptels de reproducteurs et les couvoirs sont épargnés, afin de « conserver le potentiel de repeuplement après la crise ». D’après Marie-Pierre Pé, directrice du Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras (Cifog), ces abattages, initialement prévus sur une durée de trois semaines, étaient déjà terminés pour les palmipèdes en fin de semaine 5 (du 31 janvier au 6 février). « La zone est désormais quasi vide, à l’exception de quelques ateliers de Gallus, précise-t-elle. Le feu est éteint, même si certaines zones d’instabilité restent à surveiller. »

Cette opération éclair a toutefois été montrée du doigt par la Confédération paysanne et le Modef. Les deux syndicats estiment que les pouvoirs publics se sont précipités dans des abattages « illégaux ». « Aucun arrêté ministériel n’a été publié et rien n’a été transmis aux préfectures, explique Sylvie Colas, porte-parole de la Confédération paysanne du Gers. Plus largement, nous sommes contre le dépeuplement systématique d’animaux sains. »

Au début de l’été 2021, la filière s’était pourtant donné les moyens d’éviter cette crise, en actant une nouvelle feuille de route contre l’influenza aviaire. « Qu’il s’agisse des mesures de biosécurité, de la claustration obligatoire en période à risque ou encore de la réduction des densités en élevage : tout a globalement été respecté, appuie Marie-Pierre Pé. Il nous faut maintenant comprendre ce qu’il s’est passé. Des enquêtes épidémiologiques sont en cours afin d’analyser les facteurs d’introduction et de diffusion du virus. »

Pour Béatrice Grasland, chef de l’unité Virologie, immunologie, parasitologie aviaires et cunicoles au laboratoire Anses de Ploufragan-Plouzané-Niort, « les mesures de biosécurité renforcées ont tout de même permis de freiner l’épizootie. Néanmoins, lorsque des contaminations ont eu lieu dans des zones avec des densités d’élevages importantes, le virus s’est propagé rapidement. » Et pour ne rien arranger, les signes cliniques pourraient apparaître plus tardivement avec la souche H5N1 qui circule cette année, par rapport au virus H5N8 ayant sévi l’an passé, « ce qui retarderait la détection des foyers ».

« Malgré la réduction de 20 % des effectifs dans les élevages cette année, il y a peut-être encore trop d’animaux sur pied, reconnaît Marie-Pierre Pé. Nous n’excluons pas de réfléchir à une nouvelle baisse pour la prochaine saison. »

Dans ce contexte d’épizooties à répétition, le ministère de l’Agriculture envisage une expérimentation sur les vaccins contre l’IAHP destinés aux canards. « Il s’agit de vérifier leur efficacité pour protéger les canards d’une infection, leur effet sur l’excrétion et la diffusion de virus, et d’acquérir des données pour aider à la définition d’une stratégie vaccinale », explique la rue de Varenne. De leur côté, les acteurs des filières avicoles appellent à la prudence. « Il ne doit y avoir aucune ambiguïté sur le fait que l’on ne lance pas, à ce stade, une stratégie vaccinale en France, prévient Jean-Michel Schaeffer, président de l’interprofession de la volaille de chair (Anvol). Car vacciner conduit à accepter le fait que le virus continue de circuler dans le pays. Or le statut indemne vis-à-vis de l’IAHP reste essentiel pour préserver le commerce. »

Prudence à l’égard
du vaccin

Dans le cadre de sa présidence du Conseil de l’Union européenne, la France « porte le sujet de la vaccination au niveau communautaire afin qu’un cadre européen soit défini », assure le ministère de l’Agriculture. Mais les négociations pourraient être ardues. « Ce n’est pas comparable au vaccin contre la rage : celui-ci ne permettra pas d’éradiquer l’IAHP, expose Barbara Dufour, professeur émérite en maladies réglementées, zoonoses et épidémiologie à l’École vétérinaire d’Alfort. En revanche, il limite les signes cliniques graves. Cela induit le risque de réduire la visibilité de la circulation de l’IAHP. Par conséquent, de nombreux pays n’acceptent pas de potentiellement importer des animaux infectés sur leur territoire. » V. Guyot