Nul ne sait de quoi demain sera fait, alors après-demain… La précarité de trop nombreuses situations en agriculture inviterait plutôt à se concentrer sur l’urgence. Pourquoi se projeter dans vingt ou trente ans ?

« Pour pousser à la réflexion et au débat », répond Samy Aït-Amar, ingénieur à l’Acta (1) coauteur avec Pascal Berthelot de « Quel avenir pour l’agriculture ? Les 4 scénarios possibles en 2040 ». Le livre raconte quatre histoires contrastées de l’évolution de notre agriculture en réponse à des événements extérieurs : les déclencheurs peuvent être une crise politique, économique ou environnementale (voir l’infographie ci-contre).

Samy ne prétend pas jouer les voyants : « Nous ne donnons pas de réponse. Des scénarios peuvent coexister, selon les particularités régionales. » L’élaboration de scénarios caricaturaux a le mérite de faire réagir. Soit pour les accompagner, soit pour en favoriser un.

Pilotage passif ou actif

L’exercice n’est pas nouveau. Il est même abondamment pratiqué à l’échelle régionale, ciblé sur une filière à moyen terme. Identifier les tendances de fond permet aux décideurs d’adapter les politiques régionales. Notamment lorsque de grandes évolutions sont pressenties : en 2013, anticipant la réforme de la Pac, la Bretagne a ainsi planché sur l’avenir de son élevage en 2030 et décidé de réorganiser ses soutiens et de miser sur son image de marque et sur les bioénergies.

En Champagne-Ardenne, en 2009, une prospective de la chambre d’agriculture sur l’élevage ruminant à l’horizon 2020 avait questionné sans tabou : « Faut-il encore un élevage régional ? » Celui-ci était à l’époque en proie aux crises économiques et sanitaires et vilipendé par la société. Le but était alors « de caractériser les facteurs ou moteurs » des scénarios, « afin de pouvoir agir dessus ». L’exercice peut même ressembler à un ultimatum aux politiques, comme en 2007, quand la chambre d’agriculture et le CerFrance Midi-Pyrénées présentaient l’arrêt pur et simple de la filière laitière régionale comme l’un des scénarios possibles à l’horizon 2020.

De fait, un électrochoc est parfois nécessaire pour renverser les tendances. « Souvent on s’approche de la catastrophe en se disant « jusqu’ici ça va… », note Samy Aït-Amar. Parmi nos quatre scénarios, le dernier (NDLR : où le marché mondial dirige tout) fait horreur à tout le monde, mais il a été jugé le plus crédible. À l’inverse, le scénario 1 (NDLR : celui de la croissance verte) a beaucoup plu aux décideurs politiques et agriculteurs notamment, mais tous pensaient qu’il ne se produirait qu’en réaction à une grave crise environnementale. »

Eviter une catastrophe

Et si l’agriculture évoluait non pas en réaction à une crise, mais pour en éviter une ? C’est l’objet des trajectoires dessinées par l’Ademe dans le cadre de la lutte climatique, permettant au secteur agricole de contribuer à l’objectif national de diviser par quatre nos émissions de gaz à effet de serre à l’horizon 2050. À côté du scénario tendanciel, trois trajectoires permettent d’approcher plus ou moins cet objectif, au prix notamment d’une baisse drastique de l’élevage et d’une forte réaffectation de surfaces vers la biomasse énergétique et la chimie verte.

Mais les défis à relever pour le milieu du siècle – où la France comptera 70 millions de bouches à nourrir, selon l’Insee – ne se limitent pas à l’urgence climatique. Le scénario Afterres 2050, élaboré par le bureau d’études Solagro, tente une réponse multicritères. Il pose les données du problème (population, surfaces, climat, ressources en eau, etc.) et fixe plusieurs objectifs (couverture des besoins alimentaires, maintien d’un solde exportateur, emploi, revenu, préservation des ressources naturelles, etc.). Comme le travail de l’Ademe, le scénario proposé est « normatif ». « Il ne consiste pas à explorer l’ensemble des futurs possibles, mais à identifier au moins une route conduisant à un futur souhaité », explique Solagro. Une route praticable mais difficile, qui prend souvent le contre-pied des tendances actuelles : agrandissement, hyperspécialisation, artificialisation… Elle conduit à un « futur souhaité », impliquant cependant des efforts au niveau des comportements individuels (régime alimentaire, gaspillage, consommation d’espace…), comme des filières (baisse de l’élevage, des intrants…). Ce serait le prix à payer pour éviter la catastrophe ! Car malgré les divergences entre les études, les trajectoires tendancielles ont en commun de prévoir une dégradation de l’environnement (affectant aussi la production), de l’emploi et finalement du revenu agricole global.

Peut-on s’accorder sur un scénario souhaité ? Les avis sont d’autant plus divers que moins il y a d’agriculteurs, plus l’agriculture est l’affaire de tous. Preuve que la société a son mot à dire, la Commission européenne invite chaque citoyen à s’exprimer dans une consultation sur la Pac après 2020. Celle-ci, comme tous les choix politiques, stratégiques et techniques qui sont faits aujourd’hui, orientera déjà l’agriculture vers l’un ou l’autre des scénarios en 2040 et au-delà.

S. Bergot et B. Lafeuille

(1) Réseau des instituts techniques agricoles.