La grande idée, pour faire revenir le petit gibier en plaine, c'est de multiplier les bordures de parcelles afin de créer un effet lisière. ' Jacques Hicter sait de quoi il parle ; il a fait de son exploitation un véritable paradis de la perdrix grise. Installé dans la région de Saint-Quentin dans l'Aisne, il exploite 310 hectares sur deux sites : 140 ha sur la commune de Savy, siège de l'exploitation, et 170 ha d'un seul tenant à quelques kilomètres de là. C'est cette seconde partie qu'il aménage depuis vingt ans pour le plus grand bonheur du gibier sédentaire. ' Il y a vingt ans, quand j'ai repris la ferme de mes beaux-parents, on y comptait une quinzaine de couples naturels aux 100 ha. Il y en a plus de quatre-vingts aujourd'hui ', précise-t-il.

Pour fixer les couples de perdrix, et se constituer ainsi un capital, il a commencé par disposer des agrainoirs et par semer, en précurseur, des cultures à gibier. Puis, avec la réforme de la Pac et l'obligation de geler des terres, il a tout de suite saisi le parti qu'il pouvait tirer des jachères faunistiques.

Mais le secret de sa réussite tient dans le découpage de l'espace cultivé. ' Avec des territoires trop grands, les perdrix perdent tout repère et se trouvent exposées à la prédation. Je me suis servi des jachères pour disposer, entre les cultures, des bandes de végétation propices au développement et à la préservation du gibier. ' Le fameux effet lisière. Ces espaces de rupture présentent de nombreux avantages. Pour la reproduction d'abord, les bords de parcelles cultivées étant des lieux de nidification privilégiés. Pour nourrir les animaux ensuite, que ce soit pour les jeunes oiseaux (avec les insectes) ou les adultes. Pour la survie du gibier, enfin, en proposant un refuge contre les intempéries et les prédateurs.

Les parcelles cultivées sont ainsi séparées, tous les 150 m, par des bandes de largeur variable selon qu'il s'agit de jachères ou de parcelles enherbées. Ainsi, toutes ses jachères divisent, à intervalles réguliers, ses parcelles cultivées de blé, betteraves, colza, pommes de terre...

Les jachères faunistiques sont semées de mélanges divers, maïs, choux, sarrasin, sorgho, millet, avoine... Jacques Hicter utilise rarement plus de trois espèces dans chaque jachère. Depuis quelques années, il a intégré à son aménagement des bandes d'herbe de 6 m de large semées en fétuque et dactyle qui présentent de nombreux avantages sur les plans cynégétique et agronomique. Ces espaces en herbe sont en effet riches en insectes de toutes sortes qui, à la fin du printemps, servent de nourriture aux jeunes perdreaux dont c'est la seule source d'alimentation au cours de leurs trois premières semaines.

Mais l'herbe produit également de précieux auxiliaires aux cultures comme les coccinelles ou les carabes, grands consommateurs de pucerons ou de larves de limaces. Les scarabées s'enfoncent sur 70 à 80 m à l'intérieur des parcelles cultivées pour faire leur office de nettoyeurs des ennemis des cultures. ' Cest pour cette raison que mes champs font 150 m de large. Les insectes, en partant de chaque côté peuvent couvrir l'intégralité de la surface ', souligne Jacques Hicter.

Sur ces espaces en herbe, Jacques Hicter a implanté, tous les 200 m, des buissons destinés à accueillir le gibier de tout poil et de toutes plumes.

Plantés avec des espèces locales (sureau, aubépine, églantiers...) ils constituent des éléments supplémentaires de refuge et de nourriture (grâce aux arbustes à baies), d'autant que des agrainoirs y sont associés : ' Lors de la mise en place des espaces en herbe, je me suis surtout focalisé sur la nourriture des oisillons, pour les adultes, l'hiver, il y a les agrainoirs. Janvier est en effet une période cruciale. C'est le moment où les couples prennent possession de leur territoire. Si celui-ci est désorganisé ou peu favorable, les oiseaux partent ailleurs ', explique-t-il.

' Avec ces bandes enherbées implantées de façon pérenne, il faut être sûr de ce que l'on fait, car cela fige le parcellaire. ' Sur son ensemble d'un seul tenant, la taille moyenne des parcelles destinées aux cultures est d'une quinzaine d'ha (1 000 m sur 150 m). La largeur représente quatre fois celle du pulvérisateur, ce qui rend l'aménagement compatible avec les nécessités de l'activité agricole. Car il n'est pas question de remettre en cause l'équilibre économique de l'exploitation. ' 15 ha, cela correspond à une demi-journée de travaux culturaux. C'est un bon compromis entre la préservation de la faune et l'organisation du travail ', estime Jacques Hicter qui parvient à concilier ses objectifs économiques avec sa passion pour le gibier.

Pour résoudre un problème récurrent de montée de betteraves sauvages, Jacques Hicter a abandonné la charrue pour passer au non-labour intégral. ' C'est une technique complexe à mettre en oeuvre. J'ai connu deux années difficiles avant de stabiliser mes rendements ', admet-il. Grâce à un soin tout particulier apporté au travail du sol (deux déchaumages, l'un à dents l'autre à disques, un sous-solage de toutes les terres sur 20-25 cm tous les deux ans) il y a maintenu, et même développé, la densité d'insectes et de vers de terre.

De tous ces efforts, Jacques Hicter est aujourd'hui largement récompensé. Le temps passé à ces aménagements représente le coût de sa passion. Sur son domaine, outre les perdreaux, on ne compte plus les lièvres, lapins et même faisans qui se sont appropriés les lieux. Sans compter les espèces non chassables : ' J'ai vu réapparaître les passereaux, je passe beaucoup de temps à les observer. Quand je suis sur mon tracteur, c'est un plaisir de contempler une plaine vivante. ' Et il y a aussi, bien sûr, le plaisir de chasser chez soi, entre amis, mais avec un prélèvement modéré, pour préserver le capital cynégétique patiemment constitué.