L’histoire aurait pu passer inaperçue, se limiter à la simple fermeture d’un dépôt d’une coopérative. Elle aurait pu ne jamais dépasser les limites de l’Aude, se cantonner à la manifestation d’une quarantaine d’agriculteurs et de clients mécontents qu’on leur enlève un magasin qu’ils avaient l’habitude de fréquenter. Mais les mots recueillis ce jour-là par notre correspondante...
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L’histoire aurait pu passer inaperçue, se limiter à la simple fermeture d’un dépôt d’une coopérative. Elle aurait pu ne jamais dépasser les limites de l’Aude, se cantonner à la manifestation d’une quarantaine d’agriculteurs et de clients mécontents qu’on leur enlève un magasin qu’ils avaient l’habitude de fréquenter. Mais les mots recueillis ce jour-là par notre correspondante dépassent cela, tant ils symbolisent les défis que les coopératives et leurs adhérents doivent aujourd’hui surmonter.

La scène se déroule à Saissac, sur les contreforts de la Montagne noire, où Arterris prévoit de fermer un dépôt. « Nous avons été prévenus individuellement un mois avant, sans avoir été consultés auparavant en tant qu’adhérents de la coopérative, regrettait le 7 novembre dernier un éleveur de brebis à Montolieu. Depuis que celle-ci a grossi et s’étend sur tout le sud de la France, nous ne sommes plus que des numéros. »

Pour le président d’Arterris, Régis Serres, la fermeture n’est pas une question de numéros, c’est une question de chiffres. « Nous voulons rationaliser notre réseau de dépôts pour éviter de perdre de l’argent. Celui de Saissac est surtout un dépôt de dépannage », expliquait-il, avant d’ajouter que « nous devons garder la proximité tout en trouvant un modèle économique viable ». La phrase est courte, simple, mais emplie d’enseignements pour n’importe quel coopérateur.

A la recherche de ce « modèle économique viable », les coopératives ont choisi de grossir, par le biais de fusions ou d’acquisitions, et de développement à l’international. Une étude de Xerfi Research (1), publiée le 26 octobre 2018, expliquait que la multiplication des rapprochements entre structures était la voie qu’elles avaient choisie en réponse à la concentration des industries alimentaires et de la grande distribution. « Une course à la taille qui n’a pour l’instant pas permis d’inverser la tendance », selon l’étude.

Une animation démocratique à revoir

Pour Bertrand Valiorgue, professeur de « stratégie et gouvernance des entreprises » à l’université de Clermont-Auvergne, et coauteur du Référentiel pour une gouvernance stratégique des coopératives agricoles, cette course n’est pas prête de s’arrêter. « Les coopératives doivent sans doute continuer à grandir, mais elles doivent revoir leur animation démocratique, tout en restant aux mains des agriculteurs. »

Un défi que les plus grosses semblent être prêtes à relever, à l’écoute des présidents et directeurs présents lors du colloque organisé le 25 octobre par le Haut conseil de la coopération agricole (HCCA). Président de Sodiaal, Damien Lacombe y expliquait que « la gouvernance est une interrogation permanente qui doit coller aux attentes de nos sociétaires ». Une question « compliquée lorsque celles-ci sont différentes d’un sociétaire en Ardèche à un autre dans les Côtes-d’Armor », avouait le président de Sodiaal. Pour Yves Cariou, consultant chez Oxymore, « la bonne gouvernance est celle qui va permettre de définir et de mettre en place une stratégie qui corresponde au projet de l’assemblée générale ».

Chacun son rôle et la coop sera bien gardée

Une formule qu’il a décrite dans son carnet de route : Nous, coopérateurs : l’aventure des éleveurs du pays de Figeac. Selon lui, l’assemblée générale des sociétaires définit le projet coopératif. C’est ce texte qui détermine les finalités de la structure. L’assemblée générale délègue ensuite au conseil d’administration l’élaboration de la stratégie permettant d’atteindre les objectifs du projet. C’est à lui que revient de choisir le directeur, qui traduira en projet d’entreprise cette stratégie coopérative. Au quotidien, il conduira, avec les autres salariés, les actions de l’entreprise. La réussite de ce schéma, dont la « grande majorité des coopératives » sont dotées, tient du respect des pouvoirs et du rôle de chacune de ces instances. Le quadrilatère directeur, conseil d’administration, assemblée général et salariés devient « bancal, selon Yves Cariou, lorsque les adhérents ne jouent plus leur rôle, ou se déforme lorsque la direction supplante le conseil d’administration dans la définition des orientations ».

Pour conserver une animation démocratique efficace, encore faut-il que ces différents acteurs aient les compétences et les informations nécessaires. La formation des coopérateurs, des élus, la communication et la transparence des informations deviennent dès lors des piliers fondamentaux. A défaut, un dialogue de sourds peut rapidement s’installer entre les adhérents et leur coopérative si les enjeux des marchés ne sont pas suffisamment expliqués ou si la rémunération des produits et du capital du coopérateur n’est pas assez justifiée. Alain Vialaret, directeur général de Blue Whale, premier exportateur français de pommes, illustrait cette nécessité lors du colloque organisé par le HCCA. « Le monde change. Il y a une compétition très importante sur le plan international. On n’a pas le choix, c’est le marché qui commande. C’est un message difficile à faire passer dans un monde agricole qui veut de la protection et de la stabilité, avouait-il. Quand vous dites à un producteur d’arracher une variété qu’il produit depuis vingt ans pour en planter une nouvelle et que ça va lui coûter 40 000 euros par hectare, ce n’est pas facile. » Même si Yves Cariou recommande aux coopératives de faire preuve de transparence, « celle-ci ne doit pas être confondue avec la confiance. Elle ne doit pas non plus mettre en péril les intérêts de la coopérative en dévoilant des informations relevant du secret des affaires. » Tout est une question d’équilibre.

Un équilibre que le ministre de l’Agriculture, Didier Guillaume, ne semble pas avoir trouvé avec les revendications de Coop de France, syndicat représentant les coopératives agricoles.

Le vœu pieux du ministre

Alors que le gouvernement doit prendre, dans les prochaines semaines, une ordonnance réformant le droit de la coopération agricole suite à l’adoption de la « loi agriculture et alimentation », Didier Guillaume avait assuré, lors du congrès de Coop de France le 19 décembre dernier, qu’il ne sera pas « le ministre du détricotage de la coopération en France ». L’objectif de l’ordonnance est d’apporter « un peu plus de transparence et de régulation au modèle », arguait le ministre, lors d’un débat organisé au Sénat le 15 janvier 2019. « Nous en discutons avec Coop de France et l’ensemble de celles et ceux qui ont des choses à dire sur le sujet, afin qu’elle soit consensuelle, ajoutait-il. Et j’espère, je suis même quasiment certain, qu’elle le sera ! ».

Trop beau pour être vrai, le rêve du ministre s’est transformé en vœu pieux le 23 janvier. Après lecture du projet d’ordonnance, Coop de France reprochait au gouvernant de « remettre en cause le modèle coopératif ». En signe de dénonciation, le syndicat lançait un hashtag #Touchepasàmacoop. « Plaquer la notion de prix abusivement bas au contrat d’apport coopératif, ou dessaisir le médiateur de la coopération au profit de celui des relations commerciales est une aberration qui rompt l’équilibre de la relation entre l’associé coopérateur et sa coopérative. » La balle est désormais dans le camp du ministre. A lui de choisir son hashtag. #Versunconsensus ou #Touchepasàmonordonnance.

(1) « Les coopératives agricoles à l’horizon 2021. Quels leviers et perspectives de croissance ? »