Près d’un tiers des agriculteurs affirment que leur voix n’est pas assez entendue dans leur coopérative. Le chiffre révélé par une étude publiée par Coop de France, en décembre dernier, interpelle. Dans le secteur laitier, un sentiment de défiance semble même s’être installé. 42 % des éleveurs déclarent ne pas avoir confiance dans leur laiterie coopérative, selon les ré...
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Près d’un tiers des agriculteurs affirment que leur voix n’est pas assez entendue dans leur coopérative. Le chiffre révélé par une étude publiée par Coop de France, en décembre dernier, interpelle. Dans le secteur laitier, un sentiment de défiance semble même s’être installé. 42 % des éleveurs déclarent ne pas avoir confiance dans leur laiterie coopérative, selon les résultats d’une enquête présentée par Coop de France métiers du lait en avril 2018. D’où vient le mal ? A quel moment le lien entre les hommes et leur coopérative s’est-il distendu ? Au-delà des sondages, une affaire a semé le trouble au point d’agiter les médias grand public comme les politiques : Tereos.

« Nous avons eu une confiscation des débats »

Nous sommes en juillet 2018, 70 des 73 élus représentant cinq sucreries dans le Pas-de-Calais, l’Oise et le Nord quittent leur poste de conseiller de région. Le geste est clair et se veut contestataire. « Nous avons démissionné de nos mandats […] pour exprimer notre désaccord à l’égard d’une gouvernance défaillante de notre coopérative, et de ses résultats de gestion. »

Quatre mois plus tôt, la fusion de plusieurs coopératives betteravières, féculières et de luzerne sous la bannière de Tereos avait pourtant suscité l’espoir. « La coopérative unique devait être synonyme de plus de transparence, de plus de démocratie. Au lieu de cela, nous avons eu une confiscation des débats et le non-renouvellement de deux membres du conseil de surveillance pour des motifs qui n’ont jamais été débattus », affirmaient les élus dans un communiqué.

Réagissant dans nos colonnes le 9 août 2018, François Leroux, président de Tereos, affirmait que le fonctionnement de la coopérative était « complètement démocratique » et que le différent était seulement la conséquence d’une « histoire d’élection perdue ». Il reproche aussi à trois des élus démissionnaires et anciens membres du conseil de surveillance de casser du sucre sur le dos du premier sucrier français. « Tereos est victime, depuis plusieurs semaines, d’une campagne de dénigrement qui porte préjudice aux coopérateurs, à l’entreprise, auprès de ses partenaires et clients. » Son président ajoute : « Le chiffre d’affaires n’a jamais été aussi élevé, 5 milliards d’euros. Si nous avons terminé l’exercice avec un résultat négatif de 18 millions d’euros, c’est parce que nous avons redistribué 42 millions d’euros aux agriculteurs. En dix ans, la dette de Tereos a augmenté de 200 millions d’euros et ses actifs de 2 milliards. » Circulez, Madame la Marquise, tout va très bien.

« 2 500 signatures »

Le même jour, le 9 août, le conseil de surveillance du deuxième sucrier mondial prend la décision d’exclure Gilles Bollé, Gérard Clay et Xavier Laude de la coopérative. Une médiation est menée par Henri Nallet, président du Haut conseil de la coopération agricole, mais elle se solde par un échec le 1er octobre. Dans le même temps, les trois « frondeurs » déclarent avoir réuni plus de 2 500 signatures de coopérateurs : un nombre suffisant pour imposer la convocation d’une assemblée générale afin de doter la structure d’une nouvelle gouvernance. Mais le 20 décembre, le tribunal de grande instance de Saint-Quentin suspend l’exclusion des trois planteurs.

« Crise de croissance »

Tereos ne s’avoue pas pour autant vaincu et fait appel de la décision. Pour autant, elle s’engage à retirer son appel en échange d’un examen contradictoire de la pétition. Moins d’un mois plus tard, les désaccords restent tenaces. Les deux parties ne s’entendent pas sur les modalités de vérification des signatures, au point que l’Association de défense des coopérateurs de Tereos (ADCT) saisit, le 22 janvier, le juge des référés pour qu’un huissier puisse être nommé.

« L’affaire Tereos est révélatrice d’une crise de croissance que rencontrent les grandes coopératives agricoles françaises », observe Bertrand Valiorgue, professeur de « stratégie et gouvernance des entreprises » à l’université de Clermont-Auvergne, et co-auteur du Référentiel pour une gouvernance stratégique des coopératives agricoles. Tiraillés entre « leurs projets agricole et coopératif et leurs projets industriel et économique », certains de ces groupes tombent dans le piège de trop favoriser leur ligne économique, jusqu’à faire vaciller leur modèle. « C’est le cas de Tereos. La coopérative a beaucoup grandi, au point de vivre aujourd’hui une crise avec de fortes tensions, explique l’universitaire. D’une manière ou d’une autre, elle accouchera d’un nouveau schéma de gouvernance, davantage adapté à ce qu’elle est devenue. »

Pour Maryline Filippi, professeure à l’université de Bordeaux Sciences agro et chercheuse associée à l’Inra AgroParisTech, la taille n’explique pas seule le sentiment de défiance d’une partie des associés : « Les coopératives ont fortement évolué. Elles se sont complexifiées pour répondre à un besoin de valorisation, notamment par la création de filiales, pouvant engendrer un sentiment de décalage entre l’adhésion et le pilotage de tels groupes. Quant à l’affaire Tereos, elle discrédite la coopération et ne rend pas service au travail accompli. » Car même si un tiers des coopérateurs ne s’estiment pas suffisamment entendus, les adhérents de ces structures restent fortement attachés à leur « coop » : 82 % d’entre eux recommanderaient à un jeune d’en rejoindre une. À elle de trouver les solutions pour maintenir le lien.