Favorisée par le temps chaud et sec, la dysenterie, transmise par un bacille, sévit surtout d'août à octobre. Elle se transmet rapidement par les aliments souillés par les mouches, par les déjections des malades et, plus rarement, par les eaux polluées. Comme le typhus, elle touche les collectivités (hôpitaux, armées, marins, couvents). C'est de dysenterie (et non de peste, comme on l'affirme souvent) que le roi Saint-Louis meurt, le 25 août 1270, sous les murs de Tunis, tout comme le pape Jean XXII, en 1334. La maladie sévit en France et en Angleterre pendant presque tout le XV e siècle, au moment où la guerre de Cent Ans met en contact les deux armées ennemies.

La France connaîtra les plus graves atteintes de l'épidémie au XVIII e siècle. Réaud, médecin de l'armée de Bretagne, décrit ainsi la dysenterie qui règne dans la région de Saint-Malo en 1779 : ' Le caractère distinctif est un affaiblissement affreux qui paraît dès le troisième jour de la maladie, souvent dès le premier. Elle s'annonce presque toujours par des frissons, auxquels succèdent bientôt une chaleur âcre et des bouffées vaporeuses à la tête, de vives tranchées (douleurs de la colique) à la région du pylore, des déjections toujours mêlées de filaments sanguins et suivies de douleurs constrictives, particulières à cette espèce de maladie. Le pouls est petit, dur, vif, la peau sèche et ardente. Vers le troisième jour, les yeux s'enfoncent dans les orbites, leur éclat se ternit, le regard est fixe, la force musculaire semble anéantie. La bouche se sèche, une soif affreuse tourmente les malades qui tentent en vain pour un mouvement continuel de succion de rappeler la salive. Les évacuations ne présentent bientôt que du sang pur, elles font place à des déjections noirâtres. A l'époque du neuvième jour de la maladie, les douleurs s'apaisent, mais si le pouls ne se développe en même temps, ce soulagement est un calme perfide qui annonce la catastrophe qui doit suivre. Les extrémités deviennent froides, un hoquet fatigant enlève aux malades la tranquillité dont ils jouissent et qu'ils ont achetée au prix de la vie. Cet état se termine le onzième ou douzième jour par une mort douce et exempte des horreurs de l'agonie. '

Description précise que le docteur Réaud accompagne d'un traitement et de conseils pour malade pas trop gravement atteint. Ses conseils d'hygiène ont pu ralentir la diffusion de l'épidémie. Il conseille de tenir les malades dans la plus grande propreté, d'enlever et d'isoler les excréments, de faire brûler la paille des lits contaminés et de faire bouillir l'eau de boisson.

Malgré ces précautions, la dysenterie de 1779 provoque la mort de quelque 45 000 personnes en Bretagne, particulièrement dans la région de Saint-Malo, Dinan, Lamballe, Saint-Brieuc. L'épidémie se propage le long de la frange maritime de la France, de la Normandie occidentale à la Gironde. L'Anjou, le Maine, le Poitou, l'Aunis, la Saintonge sont touchés. Au total, l'épidémie aurait fait 175 000 morts en France.

Maladie mortelle, la dysenterie est venue une fois au moins à notre secours dans l'histoire. La célèbre victoire de Valmy, le 20 septembre 1792, qui marque la défaite de l'armée prussienne du duc de Brunswick par le général Dumouriez, est en fait une victoire de la dysenterie. Depuis plusieurs semaines, les Prussiens étaient atteints de ce mal et toutes les relations décrivent, longtemps avant la bataille, une armée diminuée qui ' laisse derrière elle des ordures mêlées de sang dont la vue et l'odeur soulèvent le coeur '. Une armée qui, atteignant le sol français, en ce mois de septembre 1792 a, bien imprudemment, aggravé son mal en mangeant des raisins verts.

Nos manuels d'histoire évoquent rarement le fantastique coup de main que le microbe nous donna ce jour-là.