Raymond Depardon (photographe et cinéaste), François Dupeyron (cinéaste), François Bayrou (homme politique) ont répondu à notre invitation. Alice Barthez , sociologue à l'Inra, nous livre une lettre dédiée à son enfance occitane.

RAYMOND DEPARDON, photographe et cinéaste

Une sensibilité à fleur de photo

«S'il n'y avait pas de paysan, vous mangeriez des clous.» Voilà la réponse du petit Raymond Depardon aux enfants qui le traitaient de fils de...

«A l'école, comme en ville, on m'a traité de fils de paysan. Cela a été pour moi un élément moteur.» Lorsque le cinéaste-photographe, Raymond Depardon, évoque son enfance, c'est avec une sensibilité infinie.

Tel un voile pudique que Raymond Depardon soulève délicatement, il laisse son esprit vagabonder dans la ferme de ses parents, la ferme du Garet. «Avec lui, tout est spécial», lançait sa mère lorsqu'elle parlait de son fils cadet. Sans toujours le comprendre, ses parents acceptent que Raymond ne participe pas activement à la vie de la ferme. «J'ai aidé mes parents, mais pas comme un garçon peut le faire. J'étais complètement absent, très sauvage. Je restais isolé et silencieux.»

A douze ans, Raymond Depardon se passionne pour la photographie, créant dans la ferme son propre studio, photographiant l'escalier qui lui sert de refuge, ses cousins ou les mariages. Il pénètre un monde inconnu pour ses parents qui jamais ne le décourageront. Pourtant, ils savent que cette voie lui fera quitter la ferme du Garet: il sera photographe à Villefranche-sur-Saône, puis à Paris et, enfin, à l'autre bout du monde.

«Je suis très reconnaissant à mes parents de m'avoir laissé trouver mon chemin. J'ai vécu une enfance rare, un privilège que j'ai réalisé bien après.»

Raymond Depardon savait qu'il ne serait pas paysan. «J'en étais incapable. Il faut aimer passionnément ce métier difficile et ingrat. Je n'aimais pas la ville, mais j'avais une passion, donc une chance.» Parti se réaliser ailleurs, Raymond Depardon s'en veut de n'avoir pas immortalisé son père mort trop tôt "usé par le travail": «Le sujet de ma vie était là, sous mes yeux. Je sais que je n'ai pas fait assez de photos, mais c'est trop tard.»

Pour se rattraper, il a proposé, en 1984, lors d'un concours de la Datar qui demandait aux photographes de se confronter aux paysages de France, «de montrer ce que vous les aménageurs avez fait de la ferme de mes parents». Il obtient carte blanche et photographie la ferme du Garet saignée par une autoroute et des parkings de supermarché. Il a repris quelques-uns de ces clichés et ceux qui lui restait de son enfance dans un livre simple et superbe, sans détours comme toute son oeuvre.

Raymond Depardon réalise actuellement une trilogie sur quelques familles résidant dans la Lozère, la Haute-Loire et la Haute-Saône. «J'ai un point de vue. Les paysans que je filme, au travail et à l'intérieur de leur maison, font partie des quelque 50.000 familles que la plupart des gens croient déjà disparues. La cession et la reprise de ces exploitations sont mon seul fil conducteur.» Son projet, qui s'étale sur dix ans, est soutenu par Canal +.

Raymond Depardon arpente son métier comme son père arpentait le sien. «De par la solitude qui n'est pas évidente, nous nous ressemblons. Nous travaillons sur un réel éphémère et, enfin, nous sommes indépendants, dans le sens pas dépendants d'une structure. Les Américains ont photographié en 1930 les fermes qu'ils détruisaient, celles des raisins de la colère. Au Japon, aux Etats-Unis, les clichés sur les campagnes des années 1930 et 1950 valent de l'or. Ici, tout dort dans des tiroirs. En France, l'agriculture, le territoire ne sont pas de vrais sujets. Pourtant, le paysage est un langage. Je voudrais réaliser en 2006 une exposition dans un vrai grand musée pour rendre hommage aux agriculteurs.»

PARCOURS

1942 : Naissance à Villefranche-sur-Saône.

1967 : Il fonde Gamma, la première agence de photographes indépendants.

1995 : «La ferme du Garet» édité chez Actes Sud.

2001 : Premier épisode de «Profils paysans».

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ALICE BARTHEZ, sociologue à l'Inra

«Mon héritage»

Sous la plume d'Alice Barthez a jailli, en une nuit, une ode à sa terre et à sa langue maternelle enfouie.

«Je suis née dans une ferme en plein coeur de l'hiver à quelques dizaines de kilomètres de Caylus à vol d'oiseau. Des arbres, des champs entouraient la maison. Des animaux dormaient à l'étable et nous nous partagions l'espace de la cour. Le chant du coq à l'aube est entré dans mon corps comme une vibration et y est resté. Sa crête rouge, brûlure déployée dans les blés, a marqué mes premiers pas hésitants.

L'angélus, porté par le vent, scandait le temps en plaintes douces parcourant les collines jusqu'à nous. Tous les clochers de mes voyages n'ont pu effacer les couleurs de cette mélodie libre qui se répand dans l'air comme un ruissellement. Le vent sans frontières éveille en moi le souvenir du frottement des branches de sapin contre le carreau de la chambre. Balayant les feuilles, il s'engouffrait dans le tilleul, surgissant de l'autre côté, parfumé.

J'ai appris le français comme une langue étrangère avec le même effort, avec la même douleur de quitter sa langue qui va si bien à la bouche et qu'il faut taire. A mesure des rédactions, des récitations, du travail d'écriture, le savoir impérial fait sa place, s'impose, effaçant l'autre devenu la figure de l'oubli. La langue devenue corps étranger.

Pour devenir chercheur scientifique, je me suis dépouillée de presque tout. De ma langue maternelle, l'occitan, parce qu'elle était la marque de l'infériorité. De la campagne qui a nourri mon enfance, parce qu'elle était celle des paysans classés en dehors de l'univers intellectuel. Je me suis exilée dans un monde où il valait mieux faire silence sur ses origines lorsqu'elles se trouvaient près de la terre. J'ai ainsi appris à parler, à penser, à écrire, de diplôme en diplôme, en m'éloignant de l'eau de ma source. A force de silences imposés, je n'ai plus trouvé le duvet de l'oie qu'emprisonné entre les deux tissus du vêtement ou de la couverture. Je n'ai plus rencontré la fourrure soyeuse du chat, le pelage du chien ou celui du cheval que dans les mots réducteurs. L'aurore joyeuse ne se rappelait à moi qu'au travers d'un livre, d'une conférence ou d'un film dans une salle obscure. Le corps-à-corps avec la vie directe, insolente, abrupte, perdu.

La peur de souffrir m'empêchait de sentir la coupure primitive occultant le désir obsédant de me relier. Je n'ai jamais pu ouvrir un livre sur l'agriculture sans voir au-delà des lignes hermétiques, des chiffres et les graphiques abstraits, des visages d'hommes et de femmes en train de travailler dans les champs. Je les voyais rire mais aussi se désoler des caprices du climat, de la nature si douce sur la peau devenir tout à coup brutale, sans raison, anéantissant tous les efforts d'une saison. La photographie d'un champ labouré m'a toujours restitué son odeur humide et lourde. Les pruniers en fleurs, figés sur le papier, m'ont toujours coupé le souffle, car au-delà de la page, la brise est venue organisant une pluie de pétales en voile de mariée.

Je ne suis jamais parvenue à aimer l'agrandissement sans limite des champs, au rythme de la technique puissante pour les travailler. Etendues vides sans animaux et sans âme faisant les maisons minuscules toujours au loin. Je n'ai jamais pu constater sans tristesse le déclin démographique de la campagne, les maisons fermées, abandonnées et puis reprises sur un autre mode culturel, en rupture. Sans savoir pourquoi, je n'ai jamais consenti à ensevelir la mémoire.

Caylus ainsi nommée, conduit au plus précieux de l'héritage.

Caylus de mon coeur, qui en appelle à la partie velours de ma vie.»

PARCOURS

1939 : Née à Lafrançaise, près de Caylus (Tarn-et-Garonne).

1959 : Etudes à Rennes.

1970 : Thèse en sociologie.

1972 : Entrée à l'Inra : analyse des relations entre univers familial et univers professionnel en agriculture.

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FRANÇOIS BAYROU, homme politique

Des racines en terre béarnaise

Si François Bayrou a choisi la politique, il assume, sans ostentation, son passé de professeur-agriculteur et son présent d'éleveur de chevaux.

S'il est difficile d'ignorer que François Bayrou est originaire du Béarn, il est moins souvent interrogé sur ses origines paysannes. «Toutes mes racines sont à Bordères, le village où je suis né. J'habite encore au coeur de ce village dans une maison que nous avons rachetée peu après le décès de mon père plus tard. Quand les terres qu'il travaillait se sont retrouvées libres, je les ai reprises pour élever des chevaux pur sang, une passion.»

S'il dépose régulièrement en début de semaine ses valises à Strasbourg, Bruxelles ou Paris, François Bayrou reconnaît n'avoir qu'un lieu où se ressourcer: Bordères. Aujourd'hui, homme politique à plein temps, il est aussi chef d'une petite exploitation qui emploie un «demi-salarié». «J'ai toujours connu les travaux de la ferme: mes parents avaient une petite exploitation de 10 ha de polyculture-élevage avec maïs et tabac. Ces exploitations tournaient avec l'aide de toute la famille. J'ai épampré le tabac, gardé les vaches.»

A 22 ans, il devra s'engager encore plus avant dans ce travail. Alors qu'il passe l'agrégation de lettres classiques, son père fait une chute mortelle. Sa mère, alors âgée de 56 ans, a toujours travaillé sur l'exploitation mais n'a pas de statut comme les femmes de cette génération: «Mon père m'avait posé la question de savoir si, une fois agrégé, je ne pouvais pas revenir vivre à la ferme. Je ne savais pas que sa mort me ferait choisir. La terre n'est pas anonyme, la succession est importante. Le temps que ma mère ait 65 ans, nous avons décidé de continuer. Sans cela, mon père serait mort une deuxième fois.»

François Bayrou, jeune enseignant, devient aussi paysan et gardera cette double activité durant dix ans: «Je suis très fier d'avoir fait cela. Une des raisons de mon engagement politique vient sûrement du mépris dans lequel on tient le milieu agricole, mésestimé par les pouvoirs publics. Ce milieu-là a besoin de porte-drapeau, besoin de leader pour qu'on l'entende. Il a aussi besoin de gens qui réussissent à l'extérieur en son nom, sans oublier d'où ils viennent. On refuse encore souvent la reconnaissance sociale à ces gens de capacité exceptionnelle.»

Depuis l'âge de 7 ans, à l'écoute de son père «autodidacte complet, passionné par la marche du monde», maire de son village, François Bayrou a choisi un autre terrain d'aventure que l'agriculture: la politique. «J'ai appris l'essentiel, en particulier l'histoire avec mon père, en chargeant les sacs de maïs.» A l'heure actuelle, François Bayrou juge sévèrement la politique agricole et penche pour l'instauration d'un système proche de celui que présentait récemment le CNJA: «Parions sur une croissance maîtrisée qui n'oppose pas agriculture et nature, les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur production et non des primes. Enfin, discutons du nombre d'agriculteurs que nous voulons. Trouvons des contrats publics pour préserver ce tissu.» Aujourd'hui, même s'il entend maintenir une séparation entre sa vie publique et sa vie privée, il parle plus volontiers de son passé de paysan: «Pour le monde paysan, quelqu'un qui fait les deux, qui a une vie professionnelle parallèlement à une vie d'exploitant agricole, ne joue pas le jeu à fond. Pour les citadins, c'est un privilège qu'ils vous font payer. Récemment, dans le Cantal, un agriculteur corrézien était étonné que je puisse parler avec lui de technique. Il m'a demandé pourquoi cela ne se savait pas que j'étais du milieu. En fait, j'assume mes origines, même si j'en parle peu. Je ne m'en vante ni ne m'en cache. Mes racines ne sont pas enfouies.»

PARCOURS

1951 : Naissance à Bordères dans le Béarn.

1992 : Président du conseil général des Pyrénées-Atlantiques.

1998 : Président de l'UDF.

1999 : Député européen.

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FRANÇOIS DUPEYRON, cinéaste

La douleur de choisir

François Dupeyron, metteur en scène de «C'est quoi la vie?», a gardé trois hectares de la terre de ses parents. Au cas où...

Vous l'avez peut-être vu monter les marches du dernier festival de Cannes: il y présentait son film «La chambre des officiers». Mais c'est en 1999 que François Dupeyron a renoué avec ses racines en tournant «C'est quoi la vie?". Ce film suivait la vie d'un jeune fils d'agriculteur revenu dans son village, qui hésitait à reprendre l'exploitation de son père. Ce dernier se suicidera après avoir fait partir son troupeau atteint par l'ESB. Finalement, le fils et les grands-parents repartiront de zéro en défrichant la ferme de leurs aïeuls, perdue dans le Causse. Dans la première partie, les agriculteurs sont filmés au plus près de leur quotidien: «Je connais ce milieu, c'est mon enfance. Mes parents étaient maraîchers à Tartas (Landes). Leur génération a pratiqué un métier épouvantablement difficile. Ils ont démarré sans rien dans les années 1960. Le travail dévorait leur vie jusqu'à 11 heures du soir en pleine saison.»

Après le brevet des collèges, il se dit que s'il reste agriculteur, il élèvera des vaches comme dans la ferme voisine de chez ses parents. «Mais j'ai continué: ma mère voulait que je fasse un métier plus facile. Au lycée, je me suis lié à un autre jeune qui rêvait de cinéma.» Il hésite alors entre cinéma et agriculture. «Je n'osais pas trop parler de cinéma chez moi. Je voulais être metteur en scène ou rien. Puis s'en sont suivies des années de tension avec mes parents.»

A 22 ans, il est reçu à l'IDHEC (Institut des hautes études cinématographique): «Mon premier court-métrage, je l'ai réalisé avec mes parents et sur eux. J'avais l'impression que même si je le ratais, je n'aurais pas tout perdu car c'était une manière de renouer avec ma famille.» Le voyant «galérer durant ces premières années», sa mère, peu rassurée, lui dira que «son métier est un drôle de combat».

François Dupeyron retrouve dans son travail le rythme de celui de ses parents: «Comme l'agriculture, soumise aux caprices du temps, un film n'est jamais complètement maîtrisé. J'écris mes films en quatre temps: le printemps, c'est l'écriture. Vient ensuite l'été: le moment de la préparation, puis le montage et la sortie: pour un film, c'est l'automne et la récolte. L'hiver, c'est le temps incertain qui s'écoule entre deux films. Quand je tourne et qu'il pleut, je pense à mes parents, à l'inconfort de leur travail sous les caprices du temps.»

Il écrit «C'est quoi la vie» entre deux autres projets, en parlant de ce qu'il connaît le mieux: les paysans. «En projetant le film en province, j'ai réalisé que d'être parti de chez moi restait une véritable douleur.» Comme un talisman pour conjurer le mauvais sort, il a toujours trois hectares de la terre qui appartenaient à ses parents. «Si un jour je n'y arrive pas, je me dis que je ne mourrai jamais de faim.» Un peu comme dans son film qui s'achève sur une ode poétique du retour à la terre.

Un retour loin du réel cependant, admet François Dupeyron, qui s'interdit d'embellir le passé. «Si on se dit "Hier, c'était mieux", on est foutu. Aujourd'hui, c'est mieux qu'hier, même si des situations dramatiques persistent.» Adolescent, il est parti parce qu'il n'arrivait pas à se dire: «Je passerai toute ma vie ici. Alors comme Spirou, j'ai fait les voyages dont je rêvais. Et finalement je me rends compte que de voir pousser les plantes sont des moments précieux qui guérissent les gens qui travaillent la terre.» Mais il n'a toujours pas la réponse à sa question: «C'est quoi la vie?»

«Apporter une réponse, c'est tuer la question. C'est à chacun de s'interroger.»

PARCOURS

1950 : Naissance à Tartas.

1988 : «Drôle d'endroit pour une rencontre», avec Catherine Deneuve et Gérard Depardieu.

1999 : «C'est quoi la vie?», avec Eric Caravaca, Jacques Dufilho, Jean-Pierre Darroussin.

2001 : «La chambre des officiers»

par Marie Gabrielle Miossec, Claire Algrain (publié le 20 juillet 2001)