La plate-forme de compostage de Pierre Raguin, Jean-Pierre (son père) et Christophe (son oncle), agriculteurs à Loches, a été ouverte en juin 2018. C’est le fruit d’une réflexion de longue haleine. « Nos sols de limons battants hydromorphes offrent de petits potentiels de rendements, explique Jean-Pierre. Notre démarche consistait donc à apporter de l’humus à nos sols par l’enfouissement des pailles, des...
Contenu réservé aux abonnés de La France Agricole
pour vous connecter et poursuivre la lecture
1%

Vous avez parcouru 1% de l'article

Poursuivez la lecture de cet article
en profitant d’1 mois de découverte à La France Agricole
(Offre sans engagement, réservée aux personnes non abonnées)
  • > Accédez à tous les articles
  • > Recevez les 2 newsletters
  • > Recevez 4 numéros chez vous
J'en profite !

La plate-forme de compostage de Pierre Raguin, Jean-Pierre (son père) et Christophe (son oncle), agriculteurs à Loches, a été ouverte en juin 2018. C’est le fruit d’une réflexion de longue haleine. « Nos sols de limons battants hydromorphes offrent de petits potentiels de rendements, explique Jean-Pierre. Notre démarche consistait donc à apporter de l’humus à nos sols par l’enfouissement des pailles, des couverts végétaux permanents, des fientes. Nous avions également envisagé l’utilisation de compost, mais nous n’en disposions pas localement. »

Parallèlement à cette analyse, le directeur du centre d’enfouissement de déchets de la commune avait contacté les exploitants, dont une parcelle jouxte le centre. Pour lui, il était « dommage » et coûteux de collecter les déchets verts et de les broyer à Loches, puis de les envoyer à 70 kilomètres pour les composter.

En 2015, l’installation de Pierre a permis aux associés de concrétiser l’idée qu’ils avaient en tête. S’enchaînent alors les rencontres d’agriculteurs composteurs de déchets verts, les recherches d’informations sur internet et auprès de l’association Agriculteurs composteurs de France sur la technique, l’organisation à prévoir, la réglementation, les investissements, la rentabilité, les études avec le centre de gestion… « Il s’agit d’une diversification dans un domaine en lien avec l’agriculture. C’est toutefois un autre métier avec une organisation différente, estime Pierre. Nous sommes moins soumis aux aléas climatiques. Mais il faut suivre le compost tous les jours et avoir une âme commerciale, car nous décidons de nos prix. » En 2017, les agriculteurs proposent un projet à la Coved environnement, du groupe Paprec, qui gère le centre de Loches. En avril 2018, une SARL propre à cette activité est créée et les travaux sont lancés pour une ouverture, en juin, de la plate-forme baptisée Sud Touraine Compost. Celle-ci peut traiter jusqu’à 5 000 t de déchets verts par an.

410 000 euros investis

Avec ce volume, la plate-forme doit respecter la réglementation relative aux installations classées pour l’environnement (ICPE) et un dossier de déclaration est envoyé à la préfecture. Elle doit, par ailleurs, être étanche, disposer d’un bassin de collecte des eaux de ruissellement, être clôturée et se situer à plus de 100 m des habitations.

Les associés ont investi 410 000 euros dans ce projet : 190 000 € pour le terrassement, le bitume, le goudron pour faire une plate-forme de 5 000 m² répondant « aux mêmes exigences qu’une autoroute », une bassine de 1 000 m3 et la fosse de récupération des eaux de ruissellement. Le pont-bascule équipé électroniquement a coûté 30 000 €, la clôture 7 000 € et le bungalow qui sert de bureau 5 000 €. Outre les infrastructures, les agriculteurs ont aussi investi dans du matériel : un télescopique neuf car « il sert tout le temps » (80 000 €), une tonne à lisier d’occasion convertie en tonne à eau pour arroser le compost (8 000 €), et un outil d’occasion (90 000 €). « Nous avons hésité à faire réaliser le broyage, mais nous avons eu l’opportunité d’acheter un outil d’occasion d’une capacité de 10 000 t », expliquent les associés, qui pensent déjà augmenter le volume traité. Ils broyent tous les déchets verts dont les branches font moins de 15 cm de diamètre « grâce à un rotor qui explose le bois ». Pour les plus gros troncs, ils font appel à un prestataire.

« Ce projet a reçu un très bel accueil de la part des pouvoirs publics, de la communauté de communes, de la Région… Notre travail est reconnu par la société car nous offrons un exutoire, une solution pour traiter les déchets et utiliser le compost localement », explique Pierre. Cet exemple d’économie circulaire a séduit le Département, la Région Centre-Val de Loire et l’Europe, au point d’octroyer des subventions et des prêts à taux zéro pour un total d’environ 30 000 à 40 000 €. « J’ai préféré ne pas compter ces aides dans mon prévisionnel, car elles sont très aléatoires et, pour l’instant, nous n’avons encore rien perçu », précise Pierre, qui prévoit un retour sur investissement d’ici dix à douze ans.

Une vingtaine de clients

« La Coved collecte les déchets verts auprès d’une dizaine de déchetteries intercommunales et les dépose sur la plate-forme. D’autres communes, un établissement et service d’aide par le travail (Esat) et une dizaine de paysagistes viennent également déposer les leurs en payant 40 €/t. Ils peuvent repartir gratuitement avec l’équivalent en poids de compost. S’ils en veulent davantage, ils le payent au même prix que nos clients agriculteurs, entre 7 et 11 €/t selon la saison. La rentabilité du projet dépend davantage des entrées de déchets verts, qui représentent la majeure partie du chiffre d’affaires, que des sorties de compost », note Pierre Raguin.

Concrètement, le paysagiste ou le livreur de la Coved scanne son badge (il le reçoit lors de sa première visite) à l’entrée du site, ce qui actionne l’ouverture du portail. Il passe sur le pont-bascule pour peser son chargement, fait le tour du site pour déposer ses déchets, repasse sur le pont-bascule, puis scanne à nouveau son badge. La différence de poids est ainsi enregistrée automatiquement sur son compte. « La plate-forme fonctionne en autonomie. Les collecteurs peuvent venir 24 heures sur 24, explique Pierre. Notre salarié, Raphaël, embauché à l’ouverture du site, vérifie chaque jour la qualité et la propreté des déchets déposés, et contrôle les livraisons (poids, livreur) sur l’ordinateur. Notre plus gros problème concernant la propreté des déchets, c’est le plastique. » En fin de mois, Pierre édite, pour chaque livreur, les factures des volumes déchargés.

De l’air et de l’eau

Les déchets verts restent environ un mois en tas avant d’être traités. « Le broyeur avance tout seul. Nous le chargeons avec le télescopique et il envoie le broyage en andain », explique Pierre.

Le nouvel andain reçoit les eaux de ruissellement pour démarrer la fermentation. Les bactéries aérobies, qui digèrent le carbone en dégageant de la chaleur, ont besoin d’air et d’eau pour vivre. Selon la pluie et l’évolution du processus, l’andain est arrosé toutes les trois semaines (500 000 l d’eau par lot). « Pour qu’il soit aéré, nous mélangeons les branches, les feuilles et l’herbe lors de l’alimentation du broyeur. Nous ne broyons pas trop finement, précise l’agriculteur. Ensuite, nous le brassons avec le télescopique toutes les trois semaines, mais nous réfléchissons à investir dans un retourneur d’andain. »

Un produit « normé »

Après le déchiquetage, la température du tas passe à environ 80 °C en trois jours et conserve ce niveau pendant deux mois. Puis elle diminue à 60 °C, et à 40 °C au bout de deux mois supplémentaires. C’est ce qu’on appelle la maturation. Le compost est alors stable. L’opération de criblage permet, par la suite, de trier la lignine. Ce qui est supérieur à 4 cm rejoint le premier tas de déchets verts, le restant est vendu.

« En quatre mois, une tonne de déchets verts se transforme en 500 à 600 kg de compost, explique Pierre. Avec un volume de 4 500 à 5 000 t/an, nous prévoyons de produire 2 500 t de compost. Environ 1 200 t/an sont destinées aux 500 ha de nos deux exploitations, à raison de 8 à 15 t/ha épandues tous les trois ans pour les enrichir en humus et réduire petit à petit les engrais de fond. Nous sommes nos premiers clients. Le surplus sera vendu aux agriculteurs voisins. »

« Au niveau réglementaire, nous avons choisi de faire évoluer ce "déchet" en "produit normé" afin que nos clients l’épandent sans contrainte, sans plan d’épandage », explique Pierre. Ce dernier est donc obligé de respecter la norme NFU 44-051 et de réaliser des analyses agronomiques (taux de matière organique, d’azote total, de phosphore, de potassium, de magnésium, de calcium, d’éléments-traces métalliques…), de fractionnement de la matière organique, de minéralisation du carbone et de l’azote…

Côté organisation, les associés souhaitaient que le compostage empiète le moins possible sur le travail agricole. C’est le cas, grâce à l’embauche d’un salarié, à 50 % sur la plate-forme et à 50 % pour les exploitations. Il y a toutefois des pics d’activité, qui correspondent à la pousse des pelouses et des arbres en mai et juin, puis de septembre à novembre.

Florence Mélix