Le groupe Carrefour soigne ses annonces. Tout a commencé par l’organisation d’un « dîner interdit », mardi 19 septembre 2017. Le lieu : la Fondation Good Planet, du très médiatique Yann Arthus Bertrand, située dans le Bois de Boulogne, à Paris. Parmi la quarantaine d’invités : des journalistes et « faiseurs d’opinion ». Aussi le cuisinier star du petit écran, Jean...
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Le groupe Carrefour soigne ses annonces. Tout a commencé par l’organisation d’un « dîner interdit », mardi 19 septembre 2017. Le lieu : la Fondation Good Planet, du très médiatique Yann Arthus Bertrand, située dans le Bois de Boulogne, à Paris. Parmi la quarantaine d’invités : des journalistes et « faiseurs d’opinion ». Aussi le cuisinier star du petit écran, Jean Imbert (par ailleurs ambassadeur des Carrefour Market), Philippe Desbrosses, pionnier de l’agriculture biologique, Guy Kastler, cofondateur du réseau Semences paysannes, Maxime de Rostolan, directeur de Fermes d’Avenir…

Sur les murs de la salle de réception, d’immenses portraits d’agriculteurs sur fond noir : « René Léa, le parrain de la courge », « Emilie Souchet, coupable d’apologie de la biodiversité »… Et d’autres affiches représentant des produits bien typés tels que l’artichaut camus du Léon, l’échalote de Cléder ou l’oignon rose d’Armorique, frappées de la mention « marché interdit ».

Contrats sur 5 ans

« Le marché interdit, c’est un nouveau combat de Carrefour autour de la qualité alimentaire et de la biodiversité », a annoncé aux convives Philippe Bernard, directeur partenariat PME et monde agricole pour l’enseigne, mettant fin au suspense. Concrètement, nous allons proposer une gamme de légumes et de fruits issus de semences paysannes. C’est-à-dire une dizaine de produits qui n’ont jamais été commercialisés en grande distribution, que l’on retrouvera dès le 20 septembre dans une quarantaine de magasins de la Région parisienne et de la Bretagne, et des magasins Carrefour bio ».

Lancement de la campagne « Le marché interdit » dans une quarantaine de magasins, le 20 septembre 2017. © Carrefour.

Un contrat portant sur les volumes et les prix a été conclu sur cinq ans avec le groupement de producteurs bretons : BioBreizh (APFLBB) et l’association Kaol Kozh (« vieux choux », en breton). « Carrefour est venu nous trouver en nous disant qu’ils voulaient travailler avec nous, témoigne René Léa, président de Kaol Kozh et maraîcher. Nous leur avons dit que si c’était simplement pour faire une opération de com’, ça ne nous intéressait pas. Qu’il fallait mettre en place une planification, sur la durée et qu’en plus, les semences paysannes coutant plus chères à produire que les hybrides, il faudrait les payer plus cher. Ils nous ont répondu banco. »

La signature officielle s’est déroulée le 19 septembre, quelques heures avant le dîner. Le projet porte sur une cinquantaine de tonnes, « ce qui correspond à ce qui était disponible en production », précise Philippe Bernard. Une microniche qui illustre la volonté de Carrefour d’élargir son offre par une plus grande segmentation du marché (filières qualité, sans OGM, sans antibiotiques…).

Faire changer la loi

L’enseigne ne veut cependant pas limiter cette action au seul intérêt commercial, ou au bénéfice image qu’elle pourrait en tirer. « Le marché interdit, c’est aussi une volonté de faire changer la loi », assure ces représentants. En particulier sur deux points : « permettre aux petits paysans de commercialiser en circuit court leurs semences librement reproductibles et ouvrir le catalogue officiel à ces semences paysannes, pour que les fruits et légumes qui en sont issus puissent être commercialisés plus largement auprès de tous les consommateurs. Cela exige l’assouplissement des critères actuels d’enregistrement des semences paysannes au catalogue et une exemption de paiement de cette inscription pour les petites structures. »

Carrefour entend interpeller les consommateurs et les pouvoirs publics au travers d’une pétition et en lançant une grande campagne publicitaire sur le sujet : banderoles en magasins, publications, clips… Des réalisations de l’agence de communication parisienne Marcel, que l’on a déjà vu officier pour Intermarché (« c’est parce qu’on aime les bons produits à petit prix que nous sommes producteurs commerçants », les « fruits et légumes moches »…), et pour d’autres secteurs bien différents : Dorcel, Durex…

Le Gnis s’énerve

Le Gnis (Groupement national interprofessionnel des semences et plants) n’a pas tardé à réagir, dénonçant « une campagne (qui) vise à faire croire que le manque de diversité de nos assiettes viendrait des semences ».

Selon lui, « les sélectionneurs publics et privés ont conservé les variétés anciennes quand elles étaient abandonnées de la grande distribution et, par force, des consommateurs. Ils disposent ainsi dans leurs collections de plus de 2 000 variétés de tomate, 4 000 de piment et de poivron, 1 000 de carotte… qu’ils mettent à la disposition de tous ». Alors, le Gnis s’interroge : « Pourquoi Carrefour veut vendre l’artichaut camus du Léon mais pas le camus de Bretagne, l’oignon rosé d’Armorique et pas le rosé de Roscoff, le haricot du Trégor mais pas le coco de Paimpol ? »

Pas de quoi gâcher le plaisir du « parrain de la courge », René Léa. « Le combat que l’on mène depuis une vingtaine d’années va être rendu public et, à partir de là, le consommateur, dans son acte d’achat, pourra devenir un consommateur militant », se félicite-t-il. Première étape réussie : dès le lendemain de ce dîner, l’annonce de Carrefour tournait en boucle dans les médias.

Alain Cardinaux