Davantage de bouches à nourrir avec moins d'intrants chimiques, moins d'émissions de gaz à effet de serre et une pression grandissante sur l'eau et le foncier... Pour le bureau d'études Solagro, la solution à cette équation aux multiples inconnues s'appelle Afterres2050.

Les ingénieurs de Solagro se sont appuyés sur un conseil scientifique réunissant des experts de divers horizons pour proposer, après plus de deux ans de travail, un scénario d'évolution de l'agriculture française sur les 35 prochaines années. Après avoir été décliné à l'échelle régionale dans 22 régions puis réagrégé au niveau national, c'est une version affinée qui a été présentée en séminaire les 15 et 16 octobre à Paris.

Des arbitrages radicaux !

C'est en partant de la vocation nourricière de l'agriculture – couvrir les besoins alimentaires et nutritionnels de la population – que les chercheurs se sont posé la question de l'utilisation des terres en 2050. En intégrant toutes les autres contraintes : environnementales, économiques, climatiques, sociales... A l'arrivée, ils proposent une agriculture française divisant par deux ses émissions de gaz à effet de serre et par trois l'usage de phytos, et consommant deux fois moins d'eau en été. Mais moyennant des arbitrages radicaux !

S'appuyant sur l'avis de nutritionnistes, Solagro propose un changement de régime alimentaire : des assiettes moins garnies pour éviter les pertes et gaspillages (dont la surconsommation par rapport aux besoins nutritionnels), un rééquilibrage avec moins de protéines animales et plus de protéines végétales (qui couvriraient les deux tiers des apports protéiques contre un tiers aujourd'hui) et une montée en puissance des fruits et légumes, des légumineuses et des oléagineux.  

Privilégier un retour à l'herbe

Conséquence immédiate pour l'agriculture : une diminution draconienne du cheptel bovin. Mais pas forcément du nombre d'éleveurs, l'idée étant plutôt de réduire le nombre de vaches par éleveur et de privilégier un retour à l'herbe. Idem pour les monogastriques, pour qui la désintensification serait de rigueur. « Maximiser le pâturage permet de limiter les coûts de production et boucler plus efficacement le cycle des nutriments », souligne Marc Benoît, de l'Inra, illustrant ses propos avec l'exemple du système laitier très herbager de la ferme de Mirecourt. Dans le scénario Afterres, la productivité par vache laitière tomberait à 6.100 l en moyenne, contre 6.400 l aujourd'hui (la tendance actuelle menant plutôt vers 7.800 l en 2050). Finie aussi la spécialisation lait ou viande : la production bovine privilégierait des races mixtes.

Du côté des cultures, Sylvain Doublet, ingénieur agronome chez Solagro, est optimiste au vu des expérimentations réalisées, comme avec ce système, dans le Lauragais, se passant d'insecticides, de fongicides, d'antilimaces, de travail du sol et d'irrigation, et se contentant d'un herbicide et de 100 à 120 unités d'azote. Les clés du succès ? Des rotations longues et diversifiées et la gestion des intercultures « qui doivent être vraiment intégrées dans le raisonnement global », insiste-t-il. Mais aussi la sélection génétique et le choix des variétés (à ne pas hésiter à mélanger) pour une adaptation fine aux conditions pédoclimatiques.

Part belle aux modes de production bio et « intégré »

Côté pratiques, le scénario Afterres fait la part belle aux modes de production bio et « intégré », qui représenteraient ensemble 90 % de la production agricole en 2050 (contre 3 % actuellement). Le volume total de production agricole varierait peu et les échanges internationaux se poursuivraient, mais avec une politique d'exportation recentrée sur les céréales pour l'alimentation humaine.

Du côté macroéconomique, la valeur de la production agricole totale en 2050, selon le scénario Afterres, atteindrait 62 millards d'euros, moins qu'aujourd'hui et moins que le scénario tendanciel le prévoit. Mais parce que le modèle agricole induirait moins de consommations intermédiaires et moins de capital fixe, la valeur ajoutée augmente. « Au final, le résultat agricole net serait plus élevé qu'en 2010 et plus élevé que dans le scénario tendanciel », souligne Christian Couturier, l'un des concepteurs du scénario. Le scénario Afterres permettrait également de sauver 73.000 emplois par rapport au scénario tendanciel, même s'il ne peut enrayer totalement la baisse du nombre d'actifs en agriculture : alors que la trajectoire actuelle laisse prévoir une perte de 123.000 emplois agricoles en 2050, Afterres 2050 limite la perte à 50.000, grâce au changement de productions (montée en puissance du maraîchage par exemple) et des modes de production (bio et intégré). L'agroalimentaire, en revanche, perdrait 78.000 emplois. Mais le budget alimentaire des ménages étant encore allégé (les protéines végétales coûtant moins cher que les protéines animales), leur pouvoir d'achat libéré serait réinvesti dans d'autres secteurs de l'économie où des emplois pourraient être créés, suppose le scénario.

Il reste de nombreuses limites, reconnaissent les concepteurs du scénario. Evolution (ou disparition ?) de la Pac, avancées technologiques (dont la robotisation), stratégies des distributeurs et restaurateurs... la liste des incertitudes est longue. Mais le scénario Afterres2050 intéresse de plus en plus d'acteurs techniques et politiques, se félicite Solagro.

B. Lafeuille