Ont-ils l’oreille de leur candidat ? Au regard du peu de cas que les postulants à la présidentielle ont fait de l’agriculture au cours de la campagne, la question de leurs intentions à l’égard du secteur reste posée. Il semblerait cependant qu’en fin de course, l’intérêt revienne… Même du côté du candidat Benoît Hamon qui, après plusieurs relances via Twitter des organisateurs (1) du débat organisé le 23 février, a fini par proposer un représentant, à la toute dernière minute, pour porter sa parole agricole. Voici un tour d’horizon de leurs principales propositions (par ordre alphabétique et de droite à gauche sur la photo).

Leif Blanc, pour Marine Le Pen (Le Front national)

« Partager les marges de la grande distribution »

L’objectif du Front national est d’atteindre la souveraineté alimentaire. Et pour ce faire, l’agriculture française ne doit pas être arbitrée par une politique de l’offre « basée sur des fondamentaux dangereux » et sur le libre-échange, estime Leif Blanc, qui plébiscite en revanche le protectionnisme et un marché tourné sur lui-même. « On a vendu aux agriculteurs une ouverture au marché moyennant des aides, mais on a oublié de leur parler de l’objectif final… Le tout-marché qui est à l’origine d’une agriculture à deux vitesses : 20 % d’exploitations vertueuses, bio avec accueil touristique, etc. Et 80 % d’exploitations affectées à une agriculture de firme : on a atteint un stade dramatique autant pour les agriculteurs que les consommateurs. » Pour assurer l’alimentation des Français, le FN mise sur la qualité. Et pour la performance économique des agriculteurs, il propose de restructurer les filières. Le parti ne s’oppose pas aux normes, hormis celles « à l’origine d’une distorsion de concurrence avec les autres pays européens ». Enfin, dans son viseur : la grande distribution dont les marges, pour le FN, doivent être partagées.

Yves d’Amecourt, pour François Fillon (Les Républicains)

« Donner un nouveau statut à l’agriculteur actif »

On pourrait croire au candidat de la FNSEA. Car Yves d’Amecourt a repris, à peu de chose près, l’ensemble du programme du syndicat à destination des candidats à la présidentielle. A commencer par le statut de l’agriculteur actif. « Aujourd’hui, un agriculteur n’est pas seulement un producteur, il est aussi propriétaire foncier, exerce parfois une activité immobilière, fait du commerce, il est “énergiculteur”, voire trader s’il fait des céréales… Mais aujourd’hui son statut ne lui permet plus de faire toutes ces activités. » S’il est élu, François Fillon veut imaginer un nouveau statut pour l’agriculteur qui doit lui permettre d’être vu comme un entrepreneur et lui reconnaître toutes ses activités. Face aux crises, le parti a aussi son antidote : la création d’un compte d’épargne climatique et économique pour lisser les aléas. Son ambition est de recréer de la croissance et de mieux répartir les marges dans la filière. « Plus que d’un modèle agricole, on doit trouver un modèle de filière. » Mais pour ce faire, il faut aussi permettre aux agriculteurs de s’organiser et par conséquent revoir le droit européen sur la libre-concurrence. Et faire également en sorte que la grande distribution entre dans les interprofessions pour mettre fin aux rapports de force. Les Républicains souhaitent aussi « privilégier les contrats d’approvisionnement locaux, comme le proposent les chambres d’agriculture » et favoriser une agriculture connectée « pour une connaissance au mètre carré des parcelles et réduire ainsi les intrants ».

Stéphane Delpeyrat, pour Benoît Hamon (PS)

« Relancer l’emploi en agriculture »

Le parti socialiste veut redonner du pouvoir aux agriculteurs et privilégier la relance de l’emploi dans le secteur. La marche à suivre pour y parvenir reste cependant à préciser. Ce qui est certain pour Stéphane Delpeyrat, c’est qu’on assiste à « la fin d’un cycle ». « Les crises environnementales et climatiques montrent qu’il est nécessaire pour nous de réorienter le modèle agricole ». Toutes les agricultures doivent cohabiter : « Les installations en bio, encore trop faibles, progressent de manière spectaculaire, on voit des initiatives agroécologiques… Les choses bougent. Pourtant, je me souviens quand les agriculteurs se montraient très rétifs à ces changements, ils ont depuis pris conscience qu’ils étaient les premiers concernés. » Moins de pouvoir d’achat, la disparition des emplois, la perte d’autonomie… : « On a trop misé sur le volume, on a basculé dans une logique de libre-échange… Et les agriculteurs ont aujourd’hui le sentiment d’avoir perdu la main sur leur destin », constate Stéphane Delpeyrat, qui prône par ailleurs la révision du statut des coopératives.

Patrick Garnon, pour Yannick Jadot (EELV)

« Privilégier l’initiative locale et la bio »

Yannick Jadot, qui a depuis annoncé s’engager auprès de Benoît Hamon, imagine passer un contrat entre les agriculteurs et l’agroalimentaire… « mais pas seulement ». « Tous les acteurs majeurs doivent se réunir pour traiter tous ensemble des questions environnementales, mais aussi créer une politique alimentaire… » Concrètement, il y a tout à refaire pour le candidat d’EELV, qui défend un nouveau modèle agricole. « Nous n’assistons pas à une fin de cycle, nous sommes déjà dans le mur ! » L’agriculture doit donner lieu à un gisement d’activités, selon lui. Il est indispensable par ailleurs, poursuit-il de revoir les critères de la politique agricole commune qui repose aujourd’hui sur des critères économiques, « des critères désincarnés qui intensifient les écarts ». Il ne propose pas de véritable solution en retour, mais une attention portée à toutes les initiatives locales qui fleurissent un peu partout. Le développement du bio est à prescrire sans modération, argue-t-il encore. Mais « arrêtons de penser qu’il existe un modèle unique, et recréons de l’initiative locale ».

Laurent Levard, pour Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise)

« Faire la révolution agricole »

Le parti a planché sur le sujet pendant plusieurs mois et a mis au point un programme à partir de milliers de contributions. Une cinquantaine de personnes en ont déduit les grandes lignes qui visent ni plus ni moins à « répondre à l’intérêt général et non plus à celui particulier d’une multitude ». Laurent Levard déplore l’existence d’un modèle dominant en agriculture « qui continue à accaparer l’essentiel du foncier et des ressources agricoles. Un modèle basé sur la concentration, sur une utilisation massive d’intrants et d’énergie. Ce constat implique une transition de l’ensemble du secteur vers une agriculture écologique, visant, selon lui, à l’autonomie de l’exploitation et des territoires et à se passer, à terme, des engrais chimiques. Le parti préconise une évolution des modes de consommation avec une diminution de la consommation des produits carnés. L’agriculture doit aussi être mieux rémunérée et créer des emplois. « Enfin, nous plaidons en faveur d’un droit de préemption systématique, à chaque fois qu’il est possible de soutenir un projet d’installation. Notamment en cas de transfert de parts de sociétés. » Pour Laurent Levard, s’impose en clair « une véritable révolution agricole. Et nous sommes persuadés que les agriculteurs sont prêts à une telle transition qui ne sera cependant pas possible si le marché est libéralisé ».

François Patriat, pour Emmanuel Macron (En marche)

« Ouvrir un droit au chômage pour les agriculteurs »

« Dans chaque programme que je viens d’entendre, s’est-il adressé aux autres candidats, il y a quelque chose à prendre. Et rassembler c’est trouvé les bonnes idées. » Il en a au moins la faconde… Le représentant d’Emmanuel Macron, lui-même ancien – et bref – ministre de l’Agriculture, a tenté de rapporter les idées de son mentor mais s’est aussi autorisé quelques digressions, a-t-il assumé avec des références à Stéphane Le Foll. « C’est quand même la gauche, en France, qui a fait les grandes réformes de l’agriculture. Cependant, la situation aujourd’hui… Je n’ai jamais vu autant de crises. Même le ministère de l’Agriculture est devenu le ministère de la crise. » Pour François Patriat, il est nécessaire de se départir d’un modèle uniforme et des aides. « Les agriculteurs veulent des prix. » Pour réviser le modèle agricole actuel et redonner du sens à l’agriculture, il faut partir du comportement alimentaire et en déduire autant de modèles que possible. » Il propose par ailleurs pour les agriculteurs en difficulté d’ouvrir un droit au chômage. Concernant le foncier, de « nouvelles méthodes » doivent être inventées, la régulation doit rester aux Safer, à condition cependant que celles-ci soient rénovées. « Les Safer doivent être plus transparentes, et moins se mobiliser pour les intérêts particuliers. »

Rosanne Aries

(1) Le débat était organisé par la Cevipof (centre de recherches politiques de Sciences Po), le CNRS et la Sfer (Société française d’économie rurale).