Dans cet entretien accordé à la veille du salon de la Porte de Versailles, le Président-candidat donne ses priorités pour l'agriculture, s'il est réélu. Il précise ses positions sur les sujets soumis à controverse.

A l'issue de ce mandat quel bilan dressez-vous pour l'agriculture et quelles priorités vous fixez-vous si vous êtes réélu ?

Si j'en juge par le résultat du commerce extérieur français, les exportations agricoles françaises sont de 12 milliards d'euros en 2011 ; c'est 23 % de plus qu'en 2010. Je m'en réjouis pour les agriculteurs, pour l'agriculture et pour la France. C'est un résultat exceptionnel.

J'y vois le résultat de deux choses : d'abord tous nos efforts pour améliorer la compétitivité de l'agriculture française. Les agriculteurs sont des entrepreneurs, ils veulent vivre de leur travail, pas de subventions. Il faut les aider à renforcer leur compétitivité.

En second lieu, j'y vois le résultat de l'organisation de leurs filières de production. Cette organisation est la seule façon d'améliorer les relations avec la grande distribution et de renforcer la part de valeur ajoutée qui revient dans les mains des agriculteurs.

Que reste-t-il à faire ? D'abord résoudre le problème extrêmement agaçant des normes, des contrôles. Cela ne veut pas dire qu'il faut les supprimer. Mais la simplification des règles est un chantier en soi. Il y a trop de suspicions à l'endroit des agriculteurs. Ils ne sont pas les ennemis de l'environnement, de la nature. Bien au contraire ! Tout agriculteur tire ses ressources de cet environnement et de la nature. Son intérêt est de les préserver.

Le deuxième chantier consiste à apprendre à mieux travailler ensemble, les agriculteurs avec les industriels, les industriels avec les distributeurs et les filières entre elles. Au fond, l'agriculture française souffre encore de ne pas s'être, dans les années soixante, préoccupée de ses réseaux de distribution. Il faut qu'on s'en occupe maintenant.

Troisième gros chantier qui s'annonce, celui de la réforme de la politique agricole commune sur lequel je serai d'une grande fermeté comme je le suis déjà sur les droits de plantation en viticulture qu'il faut absolument maintenir.

Compte tenu du cadre budgétaire de la prochaine Pac quel langage de vérité tenez-vous sur les aides ?

D'abord, on a bien avancé dans la négociation. Grâce à notre insistance, la Commission a proposé de maintenir le budget de la Pac en euros courants. C'était en juin 2011. Ce n'était pas une petite victoire. Certains pays voulaient que la Commission propose une diminution du budget de la Pac de 30 %. Les agriculteurs savent maintenant que le budget de la Pac sera maintenu en euros courants.

Ce n'est pas gagné complètement puisque certains pays veulent rouvrir le dossier...

La base de départ, c'est le maintien du budget en euros courants. C'est une avancée énorme ! Que certains pays veuillent rouvrir le dossier, c'est possible. Mais la proposition de la Commission européenne conforte notre position. Et la France se battra, croyez-moi, contre toute tentative de baisser le budget de la Pac.

Deuxième élément, en ce qui concerne les aides elles-mêmes, la France doit se montrer attentive à préserver la légitimité de la Pac. Je le répète : si la Pac n'est pas juste, l'opinion la contestera. J'ai été le premier à proposer un débat sur la redistribution des aides entre les différents Etats.

Cette proposition nous a permis d'obtenir que la Commission écarte l'aide unique à l'hectare au niveau européen. Cette réforme aurait ruiné les agriculteurs français. Sur ce point, en 2008, dans le cadre du bilan de santé de la Pac on a été bien inspiré de rééquilibrer la Pac entre les éleveurs et les céréaliers. Il y a un milliard d'euros qui est passé d'un côté à l'autre.

Il nous faut poursuivre ce processus. La Commission propose de le faire en cinq ans. C'est beaucoup trop court. Mon prochain objectif est d'obtenir un allongement de cette période de transition. Mais globalement, le combat est bien engagé.

En termes de compétitivité, la TVA « emploi » est mise en avant ; son impact en agriculture sera-t-il significatif ?

Je veux vous rappeler que depuis 2010, nous consacrons un demi-milliard d'euros par an à la réduction des charges patronales sur les travailleurs occasionnels des exploitations agricoles. Depuis que je fais de la politique, j'entends cette revendication. C'est fait.

Deuxième étape, dans la loi de finances pour 2012 nous avons fait voter une mesure réduisant les charges pour les salariés permanents au niveau du Smic et qui allègera le coût du travail de un euro par heure. Cela représente 210 millions d'euros pris sur le budget de l'Etat. Rien que pour l'agriculture, cela représente donc 710 millions d'euros d'allègement de charges sur les travailleurs occasionnels et permanents.

Enfin, en février, nous avons décidé la suppression des cotisations patronales familiales pour les salariés situés entre un Smic et 2,4 Smic. Dans le seul secteur de la production agricole, 98 % des contrats à durée indéterminée bénéficieront donc désormais d'allègements de charges. 94 % des exploitations agricoles en profiteront.

Il restera un chantier très important qui est celui de l'harmonisation des règles fiscales et sociales en Europe.

En attendant, le président de la FNSEA, Xavier Beulin, s'est annoncé déçu par ce projet de TVA sociale puisque les exploitants en tant que cotisants ne sont pas touchés par l'allègement des charges familiales.

Il a en effet beaucoup milité pour ce dispositif et espérait que l'exploitant puisse être exonéré lui-même en tant que cotisant. Je lui ai fait valoir que si l'exploitant a des salariés, il profitera de cette réforme.

S'agissant de l'Allemagne que vous présentez comme un modèle, est-ce que des mesures ponctuelles comme la réduction des charges sociales suffiront pour rattraper l'écart qui s'est creusé entre l'Allemagne et la France ?

Réduire les charges patronales, ce n'est pas une mesure ponctuelle. Par ailleurs, je vous signale une bonne nouvelle : la décision prise au congrès de la CDU de réfléchir sur l'idée de la mise en place d'un Smic en Allemagne. Mais il reste, c'est vrai, la question de l'harmonisation fiscale et sociale en Europe. C'est une de mes priorités : pas de dumping fiscal ou social à l'intérieur de l'Europe.

Comment voyez-vous appliquée la préférence communautaire à l'avenir, vu les distorsions sociales et environnementales entre l'UE et nombre de pays tiers ?

Je vous rappelle qu'au total les agriculteurs français bénéficient de 10 milliards d'euros d'aides européennes chaque année. Ceux qui proposent de sortir de l'Europe sont irresponsables. Je souhaite que soient revues de fond en comble les règles commerciales en Europe avec un mot-clé qui est le mot réciprocité. C'est-à-dire qu'on ne devrait faire entrer en Europe que les produits qui répondent aux exigences qu'on impose à nos propres éleveurs et agriculteurs.

Comment y arriver ?

C'est tout le débat sur la politique commerciale de l'Europe. La France est leader en la matière pour faire intégrer le mot réciprocité dans ces négociations.

Vous pensez vraiment pouvoir obtenir une majorité en Europe sur cette question ?

Sur ce point, nos idées progressent de plus en plus, car les gens voient bien que la situation n'est pas normale. L'Europe a tout à perdre du protectionnisme mais aussi tout à perdre de la naïveté. A quoi sert-il d'imposer la traçabilité à nos éleveurs si on fait venir des viandes de pays où le mot traçabilité n'existe même pas ?

Les contrats sont-ils un mal nécessaire pour les agriculteurs ?

Pourquoi le contrat serait-il un mal ? Dans mon esprit, le contrat met en présence deux personnes à égalité de droit et de devoir. Peut-on laisser des dizaines de milliers de producteurs face à cinq distributeurs ? Le contrat sera forcément plus protecteur pour le producteur que pour le distributeur.

Je crois au contrat parce qu'il met à la charge du distributeur des règles qui vont protéger le producteur. J'y crois parce qu'il permet d'inscrire la production agricole dans l'avenir. L'agriculteur est mieux à même d'investir parce qu'il est assuré que sa production sera achetée.

De plus, le contrat oblige les différentes filières de production à s'organiser. L'éparpillement reste un problème pour certaines d'entre elles. C'est le cas des fruits et légumes.

Ces contrats nous imposent de revoir les règles de concurrence comme nous l'avons fait avec la Commission européenne en ce qui concerne le lait. Quand des dizaines de milliers de producteurs de lait peuvent se mettre d'accord sur la définition d'un prix moyen à la production, ce n'est pas une entente comme lorsque deux géants de l'informatique se mettent d'accord sur le prix de vente d'un ordinateur. C'est ce qu'on a appelé le paquet lait.

Faut-il le même type de « paquet » pour les fruits et légumes ou la viande ?

Je le souhaite. Pour négocier un contrat, il faut qu'au sein de chaque filière on définisse un prix moyen de production. L'Etat sera résolument du côté des producteurs pour les aider dans leurs négociations avec la grande distribution. Nous avons également soutenu le développement de la vente directe car il faut que le producteur soit au contact du consommateur.

Avec le développement des contrats, l'Etat va-t-il se défaire de son rôle de régulateur ?

Au contraire, l'Etat peut plus facilement assumer son rôle de régulateur quand les contrats sont transparents et les filières organisées.

Concernant la protection du foncier agricole, allez-vous renforcer les mesures nées de la dernière loi de modernisation ?

Ce qui est dans cette loi est déjà substantiel. C'est la première fois dans l'histoire de France que l'on taxe la plus-value réalisée par un propriétaire sur la vente d'un terrain, lorsque celui-ci ne conserve pas sa vocation agricole. La préservation des terres agricoles est le corollaire d'une politique d'installation.

Nous nous sommes fixés pour objectif de réduire de 50 % d'ici à 2020 la disparition annuelle de terres pour l'agriculture. Nous avons créé les commissions départementales de la consommation des espaces agricoles qui rendent un avis sur les opérations qui ont un impact sur le foncier agricole. Nous avons aussi créé un Observatoire de la consommation des espaces agricoles pour faire un état des lieux précis.

Cette politique fonctionne puisque le produit de la taxe n'est que de 3 millions d'euros alors que nous en escomptions 40. Cela veut dire que le nombre d'hectares de terres vendus à destination de l'urbanisation se réduit sous la pression de ces commissions et de cette taxe. L'argent est immédiatement redonné à la profession dans le cadre d'appels d'offre pour financer des projets innovants présentés par des jeunes agriculteurs.

C'est la première fois qu'un président se réjouit du fait qu'une taxe ne rapporte pas...

Ce qui compte ce n'est pas que la taxe rapporte mais qu'il y ait moins de terres perdues pour l'agriculture. Cette taxe est un baromètre de notre capacité à préserver les terres agricoles.

Votre vision de l'agriculture a-t-elle changé au fil de vos déplacements sur le terrain ?

Non. J'avais dit, dès ma campagne de 2007, que je ne croyais pas aux subventions mais aux prix. Et que je ne pensais qu'à la compétitivité et à l'organisation des filières. Ce que j'ai appris, c'est que le monde agricole est attaché à ses traditions mais il est, également, extrêmement mobile et attaché à sa modernisation. On peut le faire bouger, beaucoup plus que d'autres secteurs. Il a opéré des mutations exceptionnelles.

Etes-vous toujours sur la ligne de : « l'environnement, ça suffit » en agriculture, comme vous l'aviez dit ? Les objectifs fixés par le Grenelle pour le bio et la réduction de phytos sont-ils encore d'actualité ?

Ce n'est pas exactement ce que j'ai dit. C'est une erreur d'opposer agriculteurs et environnement. Les premiers intéressés au respect de l'environnement sont les agriculteurs eux-mêmes, ne serait-ce que pour leur santé.

Par ailleurs, le développement de l'agriculture bio reste une priorité. La meilleure preuve, c'est que nous avons maintenu le crédit d'impôt pour le bio en 2012, malgré les réductions de niches fiscales. En 2011, nous avons consacré 100 millions d'euros au développement du bio. Depuis 2007 les surfaces en agriculture biologique ont tout de même augmenté de 50 % et représentent aujourd'hui 857.000 ha. La tendance se poursuit au rythme de 15 conversions par jour. On ne peut pas dire que le bio ne se développe pas.

Que comptez-vous faire pour rendre les règles environnementales moins complexes et plus lisibles ?

Ce qui pose un problème, ce sont les contrôles tatillons sur des textes parfois difficiles, voire impossibles à appliquer, et pouvant donner lieu à interprétation. Il faut absolument que les administrations de l'Agriculture et de l'Environnement dialoguent pour appliquer les normes.

La politique de l'eau, par exemple, est l'incarnation de la complexité et de l'allègement nécessaire. Je continue à penser qu'il faut des règles environnementales, c'est l'intérêt des agriculteurs mais en même temps il faut comprendre que les agriculteurs doivent pouvoir se battre sur les marchés mondiaux et ne pas leur imposer des contrôles qui prennent la forme de tracasseries administratives auxquelles personne ne comprend rien.

Les agriculteurs ont été un peu troublés de vous voir choisir la ministre de l'écologie comme porte-parole pour votre campagne...

Ils auront certainement noté que j'ai demandé à François Fillon de prendre en charge son ministère, ce qui est un signe. Nathalie Kosciusko-Morizet est quelqu'un de très intelligent, ouvert, ayant parfaitement géré son ministère et qui est tout le contraire d'une personne sectaire.

Faut-il, en France, accepter ou non les OGM ? L'Etat donne des signaux contradictoires.

Là où vous voyez des signaux contradictoires, je vois au contraire de la cohérence et de la mesure. Nous n'avons pas accepté la culture du maïs Mon 810 et nous avons décidé de prendre une nouvelle clause de sauvegarde le concernant, à la suite de l'annulation de la précédente clause par le Conseil d'Etat.

Cela ne signifie pas que nous sommes totalement opposés aux OGM. Nous avons fait voter une loi en 2008 qui n'interdit pas leur culture mais la soumet à des conditions particulières, il est vrai rigoureuses, pour lesquelles les textes d'application sont en train d'être publiés. Ainsi le seuil d'étiquetage des OGM a été fixé à 0,1 %, ce qui est cohérent puisque c'est le seuil de détectabilité.

Et nous avons notifié à la Commission européenne les distances que doivent respecter les agriculteurs entre les OGM et les cultures conventionnelles voisines. Je reste attentif à ce que dira la Commission concernant des OGM ayant subi des conditions d'évaluation renforcées et nous appliquerons alors la loi sur les OGM de 2008. Il est normal que nous appliquions le principe de précaution vu les problèmes de dissémination.

Donc certains OGM pourraient être acceptés par la France ?

Si les conditions scientifiques sont garanties, bien sûr, ce n'est pas une opposition de principe.

Faisant suite aux critiques émises par la Cour des comptes sur la politique de soutien aux biocarburants, allez-vous continuer dans cette voie ?

Oui, pour deux raisons. La première, c'est que cela crée un revenu complémentaire aux agriculteurs. La seconde c'est que cela nous permet de remplir les objectifs européens en matière d'émission de CO2. Nous sommes aujourd'hui le leader européen sur le marché du biodiesel et nous avons trouvé notre place sur le marché mondial de l'éthanol. Ces productions ne menacent en rien notre sécurité alimentaire car 10 % de biocarburants dans les transports représentent moins de 3 % de la production de blé. Je me suis engagé à développer cette voie car elle ouvre la voie aux biocarburants de seconde génération. J'attends bien mieux de la seconde génération qui n'existerait pas si nous n'avions pas lancé la première.

Lorsque le prix des matières premières est assez élevé, la viabilité économique de telles filières n'est-elle pas difficile à maintenir à flot ?

Je ne connais pas une seule filière d'énergie renouvelable qui soit viable sans aide. L'énergie renouvelable, par définition, est aidée, sous une forme ou une autre.

Donc il ne faut pas réduire la défiscalisation sur les biocarburants ?

Non, je ne pense pas.

En matière d'énergies renouvelables, le moratoire et les baisses de tarifs successives sont perçues comme une désillusion par les agriculteurs qui s'étaient lancés dans un projet. Quel signal leur donnez-vous ?

En Espagne, tout a été arrêté ; en Grande-Bretagne, le tarif de rachat a été divisé par deux ; en Allemagne, il a été diminué de 15 % au 1er janvier 2012. Quand j'ai vu qu'avec les tarifs en vigueur pour le photovoltaïque on aurait rempli en 2012 les objectifs de 2020, je me suis rendu compte qu'il y avait un problème. De plus, ce développement du photovoltaïque risquait d'augmenter le prix de l'électricité vendu par EDF.

Enfin, il faut savoir que la quasi-totalité des panneaux solaires sont fabriqués en Chine. Voilà pourquoi j'assume cette décision. Malgré tout, on estime aujourd'hui à un peu moins de 10.000 le nombre d'agriculteurs qui ont bénéficié du soutien au photovoltaïque, soit 200 millions d'euros pour 2011.

Pour l'avenir, les agriculteurs pourront continuer à présenter des projets d'installation sur toiture, sur les nouvelles bases tarifaires, pour des surfaces inférieures à 1.000 m².

Par ailleurs, une priorité de mon second quinquennat, si les Français me font confiance, sera la méthanisation, avec des tarifs de rachat de l'électricité déjà revalorisés en mai 2011. Un soutien à l'injection direct de biogaz dans le réseau de gaz naturel a même été mis en place.

Dans votre discours d'Annecy vous avez critiqué les syndicats et corps intermédiaires ; l'agriculture est-elle concernée ?

Cela vaut pour tous ceux qui sont frappés par la maladie de l'immobilisme alors que le monde bouge. Or, on peut tout dire du syndicalisme agricole, sauf qu'il est immobile. Donc cette remarque ne vaut pas pour lui. Il a non seulement accompagné toutes les réformes de ces dernières années mais il les a, aussi, souvent, imaginées et demandées.

Faut-il élargir la représentation aux autres syndicats ?

Il y a une tradition de négociation avec la FNSEA qui est une bonne organisation et qui fonctionne bien. Et par ailleurs, cela n'empêche pas d'avoir des contacts réguliers avec d'autres organisations minoritaires.

Propos recueillis par Eric Maerten et Hervé Plagnol (Agra Presse)