Durant la campagne, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) vous a crédité de 35 % des voix des agriculteurs. D’après vous, qu’est-ce qui permet d’aboutir à ce résultat ?

Marine Le Pen : Cela fait de nombreuses années que nous dénonçons les dérives de l’idéologie portée par l’Union européenne. Au départ, les agriculteurs étaient extrêmement réticents à ce discours. Puis année après année, ils ont vu que tout ce que nous avions prévu s’est hélas déroulé… Moi je prône une politique nationale aujourd’hui, ce que qui ne signifie pas dire une politique de fermeture, mais une politique nationale avec des accords bilatéraux commerciaux avec d’autres pays. Ce qui est clair est que le tout marché qui régule spontanément l’agriculture, ça ne fonctionne pas.

Êtes-vous en lien avec les syndicats agricoles ?

Nous avons toujours été très opposés à la FNSEA, parce que la FNSEA a toujours porté cette idéologie du libre-échange, l’ouverture totale des frontières, de la concurrence que nous considérons déloyale, alors que le syndicat majoritaire la présente comme loyale. Nous avons en revanche des débats avec Jeunes Agriculteurs et la Coordination rurale, avec laquelle d’ailleurs bien souvent on tombe d’accord sur les constats et de plus en plus sur les solutions…

… mise à part sur la question européenne : la Coordination rurale indique ne pas vous suivre sur une sortie de l’Europe. N’est-ce pas ce qui ressort de vos échanges ?

Si, mais tout simplement parce que dire qu’on fait une croix sur l’Europe, c’est politiquement incorrect. Seulement, année après année, j’ai vu beaucoup de gens évoluer sur le sujet… L’idée de croire aujourd’hui à la fable de l’Union européenne, qu’elle va véritablement changer et prendre en considération ce qu’elle a nié ou méprisé pendant des années, beaucoup de gens n’y croient plus. Moi je n’y crois plus depuis longtemps. Nous sommes dans une période où l’Union européenne suscite l’hostilité de nombreux pays. Quand l’Union européenne négocie par exemple un traité de libre-échange, je ne suis même pas sûre que ce soit à l’avantage de l’agriculture française, c’est souvent à son détriment.

Mais comment la France peut-elle peser, seule, sur l’échiquier international ?

En permanence, on nous dit : « La France est petite, la France est faible… Et que sans l’Union européenne, on ne s’en sortira pas. » Moi je ne le pense pas. D’abord parce que la France a de très anciennes relations historiques, culturelles et commerciales avec de nombreux pays. Si nous mettons en place des accords bilatéraux, nous serons probablement l’un des pays les plus puissants d’Europe en matière d’accords commerciaux. Parce qu’aussi la France a une histoire… Sa diversité, sa qualité sur les plans agricole et alimentaire lui sont reconnues, ce qui n’est pas forcément le cas pour d’autres pays, y compris pour l’Allemagne. On est quand même au top. De nombreux pays nous envient d’ailleurs… Je ne suis pas du tout convaincue par le fait que l’Union européenne fait la force. Pour le moment, elle fait surtout la faiblesse. L’avenir est national et cela ne signifie pas qu’il ne sera pas commercial.

Quel modèle agricole prônez-vous ?

Il faut arrêter d’avoir des hectares dans la tête. J’aime bien garder le nom d’agriculture familiale… Elle porte des valeurs qui sont d’abord celles de l’indépendance des agriculteurs, une indépendance qui est toujours à relativiser face aux banques, aux fournisseurs… Mais ils restent quand même à peu près maîtres chez eux. Ce qui est certain est que notre vision de l’agriculture, ça n’est pas un nombre d’hectares avec deux ou trois bonshommes là-dessus. C’est un agriculteur qui est maître de ce qu’il va produire, de la manière aussi de produire. Il doit rester au centre du dispositif. C’est tout sauf une politique de firme au service d’une politique de l’offre qui serait uniquement là pour brader de la matière première à une industrie qui n’en a plus rien à faire.

Comment passe-t-on d’une politique agricole européenne à une politique nationale ?

Les aides seront maintenues avec une enveloppe similaire. Elles seront distribuées selon des modalités françaises en cessant de faire transiter l’argent par Bruxelles : on donne aujourd’hui 22 milliards d’euros par an à l’UE qui nous en rend 13, Pac incluse. La différence permettra d’augmenter les aides agricoles si cela se révèle nécessaire. Les modalités d’attribution des aides seront déterminées selon les besoins des filières avec la fin du découplage et la mise en place d’aides couplées ou de dispositifs négociés filière par filière. Nous ne décalquerons pas à l’échelle française un dispositif qui ne marche pas à l’échelle européenne.

Comment favoriserez-vous les installations en agriculture ?

Le meilleur moyen de favoriser le renouvellement des générations d’agriculteurs, c’est de permettre aux agriculteurs d’avoir un revenu décent. On aura beau mettre en place tous les dispositifs pour aider les jeunes à s’installer, y compris par l’intermédiaire d’aide directe, si la seule perspective qu’ils ont c’est de gagner 350 euros par mois, comme c’est le cas de la moitié des exploitants aujourd’hui, plus personne ne voudra entrer dans le métier.

Face à l’urbanisation galopante, comment envisagez-vous de sauvegarder les terres agricoles ?

Il faut remettre tous les acteurs autour d’une table, et réviser une partie du droit et la fiscalité. Le seul objectif doit être la sauvegarde du foncier agricole face, d’un côté, à l’urbanisation et de l’autre, la financiarisation – même si elle est loin d’être dominante en France, mais elle pourrait devenir à terme une menace. Le problème est que le droit de la propriété rurale est très complexe, le fruit d’une addition quasi sans fin de réformes, et d’une politique fiscale un peu hasardeuse ces dernières décennies. Nous estimons qu’il est grand temps de remettre tous les acteurs de l’agriculture et du foncier agricole autour d’une table avec cet objectif de préserver le foncier agricole. Et de garder aussi les Safer.

Sur quel levier prévoyez-vous d’agir pour faire que les agriculteurs perçoivent des revenus corrects ?

Pour obtenir un revenu correct, il faut revoir l’intégralité des relations commerciales, et notamment sur une base tripartite avec la garantie de transparence de l’État quitte à ce qu’il fasse plier la grande distribution, qui fera partie de cette négociation tripartite, pour qu’elle accepte enfin de rendre une partie de la plus-value aux producteurs. Car la situation est intenable aujourd’hui, il faut arrêter la concurrence internationale déloyale et mettre en œuvre du patriotisme économique. C’est-à-dire mettre en place des débouchés pour que leurs investissements soient rentables.

Quelles mesures défendez-vous en matière d’environnement ?

Pour préserver l’environnement, il faut rompre avec le modèle économique fondé sur la mondialisation sauvage des échanges et le dumping social, sanitaire et environnemental. La véritable écologie consiste à produire et consommer au plus près. Le bio est d’ailleurs une filière à développer, car il est synonyme de nourriture saine mais c’est aussi un atout pour le développement des circuits de proximité.

Quelle sera votre ministre de l’Agriculture si vous êtes élue ?

Ce sera quelqu’un qui connaît son sujet, quelqu’un capable d’entendre l’intégralité des interprofessions et de faire le bras de fer avec la grande distribution. Bref, quelqu’un de lucide et de courageux.

Quel regard portez-vous sur le travail accompli par Stéphane Le Foll ?

Il a pris les 20 % de fermes qui lui apparaissaient comme ayant un avenir. Et il a laissé tomber les 80 % d’autres. Ce n’est pas ça défendre l’agriculture française. Ça, c’est défendre les copains. Et c’est tout le problème de défendre des mensonges qui ont été diffusés pendant des années… Ça n’est plus possible.

Quelle position avez-vous sur le bien-être animal ?

Tout le monde est pour le bien-être animal. Tout comme la majorité des éleveurs qui sont très attachés au bien-être de leur bête parce qu’ils ont pour elles de l’affection et que, surtout, c’est le fondement de leur vie. Il existe cependant des problèmes d’abattage, c’est le problème l’État : quand il n’y a plus de service vétérinaire, il n’y a plus de contrôle, on se laisse aller, et, en bout de course, une forme d’impunités. Il faut que l’État joue son rôle de contrôle pour éviter ces conditions d’abattage objectivement indignes. Mais il n’y a aucune raison de jeter l’opprobre sur les éleveurs parce que dans leur immense majorité les éleveurs sont attachés à leur bête.

Mangez-vous de la viande ?

Oui je mange de la viande, et je continue à manger de la viande, il faut continuer à manger de la viande, c’est très bon pour la santé.

Propos recueillis par Rosanne Aries, Alain Cardinaux et Bérengère Lafeuille