« Un jour, quand elle est rentrée de l’école, elle avait les larmes aux yeux », raconte Joël. Devant la détresse de leur fille Émilie, qui avoue ce soir-là avoir fait une bêtise, lui et sa femme Muriel s’inquiètent. Puis Émilie va dans la chambre, et en revient avec son ordinateur. « J’ai alors pensé à une nouvelle facture, explique Joël, pour un abonnement ou quelque chose dans le genre. » Il imagine tout, sauf ce geste de sa fille pour sauver la famille de la banqueroute.

L’investissement de trop

Installé avec sa femme depuis 1989, Joël Pecourneau cultive des fruits et légumes, melons, tomates, courgettes ou encore des choux, qu’il vend sur les marchés d’Agen trois fois par semaine. Sur une partie de ses 35 hectares, il sème également du blé, dont une partie est conservée pour l’alimentation de ses volailles.

Cet élevage, il l’a créé en 2014, sur un coup de tête. Par hasard, les Pecourneau vendent l’une des quelques volailles qu’ils engraissaient dans l’arrière-cour à un inspecteur des services vétérinaire. « Il nous a demandé de nous mettre aux normes, regrette Muriel Pecourneau, et tout est parti de là. »

Plutôt que de s’excuser, Joël voit alors plus grand, et fait les investissements nécessaires pour engraisser, abattre, et vendre près de vingt mille canards, poulets, pintades et autres oies par an. « J’ai fait un mauvais choix, et je le paye. C’était l’investissement de trop, ou peut-être trop pressé. »

Car malheureusement pour Joël, les crises de grippe aviaire entre 2014 et 2015 ont entraîné une baisse de la consommation de volaille, et le chiffre d’affaires a stagné bien en deçà des prévisions.

Plan de continuation

En 2015, incapables de rembourser leurs traites, les Pecourneau sont placés en redressement judiciaire, et font ensuite l’objet d’un plan de continuation. « La somme de nos traites s’élevait à 330 000 euros, entre le laboratoire, notre véhicule de livraison, notre maison. » Car, dans cette entreprise en nom propre, le privé et le professionnel ne font qu’un. Et les traites de 30 000 euros annuels sont dures à rembourser.

C’est peut-être justement l’imbrication de deux sphères, celle de l’exploitation et celle de la famille, qui a sauvé les Pecourneau. Inquiète pour ses parents, qu’elle entend évoquer une possible hypothèque du logement familial, Emilie, leur fille de quinze ans, décide de lancer une cagnotte Leetchi. Elle l’intitule : « Aider une famille au bord de la rue. » Et pour sauver ses parents, elle demande aux bonnes volontés de l’aider à rassembler 450 000 euros.

« On n‘avait pas imaginé qu’elle était capable de comprendre les choses à ce niveau-là, s’émeut Joël. En tant que parent, ça fait chaud au cœur, de voir que votre fille de quinze ans a le culot de faire ça. » Un culot qui a payé, puisqu’à l’heure de la rédaction de cet article, la cagnotte affiche un total de 225 655 €, pour 6 853 contributeurs. Une somme qui permettra déjà aux Pecourneau de mettre aux normes leurs bâtiments, tout en satisfaisant certains de leurs créanciers.

6 533 messages de soutien

Au-delà des dons, il y a tous ces messages de soutien, venus de France, ou même de la Belgique, du Canada, de l’Afrique du Sud et de la Nouvelle-Zélande. « On a aussi eu des gens dans la même situation que nous, qui nous ont écrit pour nous expliquer qu’ils étaient incapables de nous aider, mais qu’ils nous félicitaient de notre initiative. »

Les clients aussi, sur le marché, sont venus exprimer leur solidarité aux producteurs. « Ils ne se rendaient pas compte de nos difficultés, parce qu’au marché, on essaye de mettre une ambiance agréable, conviviale ». C’est peut-être sur ce volet-là, d’ailleurs, que cette belle histoire aura le plus appris à Joël.

Dans la tourmente, la famille Pecourneau a été agitée de querelles, de mauvaises humeurs. « Le suicide m’est quelquefois passé par la tête, confie Joël, mais ça n’aide pas ceux qui restent. En cas de difficultés, il faut se battre pour trouver une solution auprès des gens qui vous sont proches, dialoguer et discuter. Jusqu’à tomber sur la bonne idée, ou la bonne personne. Dans notre cas, c’était notre fille. »

Ivan Logvenoff