« Nous mangeons avec notre cerveau, avec la vision que nous avons de la nature », rappelle Marie Merlin, l’une des deux commissaires, lors d’une visite guidée à la veille de l’ouverture officielle. Déconstruire les propriétés imaginaires, voire magiques, que nous accordons à notre alimentation, est l’une des missions que s’est fixées l’exposition « Je mange donc je suis. »

« Dans toutes les salles, il y a quelque chose sur le rapport à la viande », poursuit Christophe Lavelle, l’autre commissaire. Archéologie, culture, agronomie : les visiteurs ne pourront plus ignorer de la complexité de leurs liens avec les animaux. « Il ne faut pas nier que des débats ont émergé à cause de certaines pratiques, mais vouloir abolir l’élevage est une absurdité historique », estime Christophe Lavelle.

Sortir de la caricature

L’exposition est précise, factuelle. « Toutes les réponses caricaturales sont des réponses absurdes et mauvaises. On ne peut pas parler d’« élevage » en général. Il faut se pencher sur les conditions de production, les techniques, pour sortir des caricatures », souligne Christophe Lavelle.

Nourriture ou animal de compagnie ? Par un jeu, les visiteurs sont invités à s’interroger sur le statut des espèces animales dans les différentes régions du monde. © I. Logvenoff/GFA

Parce que le poulet est l’une des viandes les plus consommées au monde, les commissaires se sont intéressés, au détour d’un présentoir, sur la question du sexage in ovo des poussins. « C’est grâce à l’action d’ONG virulentes qui ont montré le broyage des poussins que les consommateurs se sont posé de nouvelles questions », rappelle Christophe Lavelle.

Pas question, pour autant, d’accuser. À côté des œufs noirs symbolisant les poussins détruits, le visiteur pourra découvrir les innovations en cours dans la filière. « Bien qu’elles ne soient pas encore viables financièrement, les scientifiques travaillent sur des solutions. Notre ligne, ici, c’est de tout mettre à plat », résume Christophe Lavelle.

L’artiste Liu Bolin se camoufle ici dans un rayon d’eau en bouteille pour dénoncer la crise des ressources naturelles ©Courtesy Galerie Paris

Cultiver le dialogue

Au sein des trois espaces que les visiteurs traverseront, vidéos, archives et installations dialoguent avec des œuvres d’art. On croisera, près de gravures ou devant un squelette de poulet, des œuvres de Picasso, Pilar Albarracin, ou encore Liu Bolin, « l’homme invisible » qui se camoufle dans les rayons des supermarchés.

La grande fontaine de chocolat, de Gilles Barbier, une réflexion en trompe-l’œil sur la surabondance alimentaire. © I. Logvenoff/GFA

« Au départ, nous avions même prévu d’avoir le prêt de la robe en viande de Beaubourg. Mais on nous a dit qu’on allait trop loin dans la provocation, et qu’on risquait de voir débarquer les végans », s’amuse Christophe Lavelle. Tant pis pour la robe, reste une exposition passionnante à visiter jusqu’au 1er juin 2020.

Ivan Logvenoff