Grâce à sa puissance physique, il avait l’élégance de parvenir à faire oublier l’effort et les heures de travail. Xavier Beulin était un stakhanoviste, pragmatique, qui se disait investi d’une mission importante. Un bourreau de travail, a encore décrit Christiane Lambert, la première vice-présidente de la FNSEA sur RTL ce 20 février, qui ne s’autorisait le fantastique qu’au travers de ses lectures lorsque son emploi du temps le lui permettait.

Xavier Beulin s’est éteint brutalement à 58 ans, à son domicile, terrassé par une crise cardiaque dimanche 19 février 2017. Vendredi soir encore, il était présent à l’assemblée générale des Jeunes Agriculteurs du Loiret où étaient invités les vingt derniers présidents des JA 45 dont il faisait partie. Xavier Beulin plaisantait alors sur le succès du premier « Moiss-batt cross » qu’il avait organisé avec son équipe.

Premier de cordée

Dans son livre « Notre agriculture en danger » paru en janvier 2017, il avait pris la plume pour conforter sa mission, donner « une ligne de conduite, un sens à l’action quotidienne ». « Il est primordial en cette période de grand trouble d’indiquer un chemin pour ces milliers de paysans qui ne voient plus ce que sont leurs missions et se sentent empêcher d’avancer », expliquait-il. Avec l’âme d’un premier de cordée, il écrivait ainsi vouloir ouvrir des pistes pour sortir de la crise dans laquelle le monde agricole est plongé depuis des années.

Car s’il ne croyait qu’à la force du collectif, le Loirétain aimait en être le guide. C’est que le décès brutal de son père en 1976, à l’âge de 47 ans, des suites d’une insuffisance rénale aiguë l’ont contraint tôt à occuper puis à aimer la position du leader. Il a 17 ans lorsqu’il se voit obliger d’interrompre son année de terminale scientifique débutée un mois plus tôt au lycée Pothier, à Orléans, pour reprendre aux côtés de sa mère, l’exploitation familiale sur la commune de Donnery.

Mais, rapidement, pour l’aîné des quatre enfants Beulin (il a un frère et deux sœurs), ce qui fut vécu au départ comme une épreuve physique et morale devint un choix. En parallèle de l’exploitation, il décide de s’inscrire à des cours, en formation continue cette fois-ci, dans le lycée du Chesnoy, à Montargis, afin d’obtenir un brevet d’études professionnelles agricoles (Bepa). Puis, c’est à l’occasion de son apprentissage en comptabilité qu’il découvre au début des années 1980 le centre départemental des jeunes agriculteurs (CDJA) du Loiret et entre dans le syndicalisme.

Son goût pour la prise de parole et ses discours sans ambages le hisseront en tête des différents collectifs qu’il intégrera, jusqu’à gagner la présidence de la Fop (Fédération des producteurs d’oléoprotéagineux) à la suite de Jean-Claude Sabin à qui il vouait une grande admiration. Dès cette époque, il se révèle très à l’aise pour intervenir à une tribune sur les questions de politique agricole ou de négocations commerciales internationales.

À la suite de Jean-Michel Lemétayer, il devient le président de la FNSEA, le 10 décembre 2010. Son mandat sera reconduit le 9 avril 2014. Et il venait d’annoncer sa volonté de se présenter pour un troisième mandat, lors du prochain congrès à Brest, à la fin de mars.

Double je

Associé avec deux cousins et son frère Patrice sur une exploitation de céréales (colza, tournesol, blé, orge) d’environ 500 hectares, au sud-est d’Orléans, le syndicaliste était aussi, depuis 2000, président du groupe agro-industriel, Avril, spécialisée dans le commerce de l’huile dans 22 pays.

Une double casquette qui lui a valu de très nombreuses critiques et des sifflets notamment lors de la manifestation parisienne, organisée par la FNSEA et Jeunes Agriculteurs, le 3 septembre 2015. L’homme revendiquait cette double représentativité. Il rêvait d’instaurer une politique de filières, avec des agriculteurs moteurs et décisionnaires. Il plaidait aussi en faveur de « vrais » prix. Et la compétitivité aura été probablement le mot qu’il aura le plus souvent prononcé durant ses mandats… Il se présentait aussi comme le promoteur d’une agriculture moderne, vivante et conquérante.

Trop de tabous, trop d’interdits, trop de réglementations, selon lui, avaient fait du principe de précaution un système de défense. Et de prôner en retour un principe constitutionnel d’innovation. Comprendre les innovations, se les approprier était en effet son leitmotiv, même pour la future Pac qui, si elle devait retrouver de l’agilité sur des sujets comme la gestion des crises et la volatilité, devait aussi permettre de réinjecter de l’innovation et de la recherche. Surtout, il ne croyait qu’en la prise en main des agriculteurs par eux-mêmes, faute d’Europe forte ou de gouvernement qui se perdait, selon lui, chaque jour un peu plus dans le traitement a posteriori des crises successives.

Contrôler ses émotions

« Dans tous les lieux de négociations […], a-t-il écrit dans son livre désormais testament, j’ai eu le sentiment d’incarner la France agricole, de porter un message, des valeurs, des convictions, d’être écouté. Mais j’ai compris que d’autres forces avec d’autres intérêts, ne sont jamais loin, toujours prêtes à déployer leur énergie pour anéantir vos arguments, qu’il faut impérativement maîtriser tous les sujets, contrôler ses émotions ». Le syndicalisme était pour lui comme une école de la vie, au sein de laquelle il a aussi dû faire avec « les rapports et les jeux de rôle, les enjeux de pouvoir, les susceptibilités, les coquetteries, les coups de bluff, les non-dits, le superficiel ».

Xavier Beulin qui aimait s’éprouver en conduisant sa moto avait appris vite, très vite, qu’« en trois secondes, on bascule d’une vie à une autre sans transition, sans sas », se souvenant de ce qu’il avait vécu lors de ses 17 ans. Il a donc fait de sa vie un destin.

Il reste maintenant à régler le problème de sa succession à la tête de la FNSEA lors du prochain congrès à la fin de mars à Brest. Ce qui ne sera pas si simple…

Les obsèques de Xavier Beulin auront lieu vendredi 24 février à 10h30 à la cathédrale d’Orléans.

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Xavier Beulin : les hommages à un leader (20 février 2017)

La France Agricole