Du rapport qui a fuité avant la date officielle de présentation aux députés le 12 novembre, on a appris que la sortie du glyphosate d’ici au 1er janvier 2021 — pour l’ensemble des filières grandes cultures — devrait coûter la bagatelle de « 2 à 3 milliards d’euros ».

Ce montant exorbitant émane d’estimations des filières, ont insisté les corapporteurs Jean-Luc Fugit et Jean-Baptiste Moreau de la mission parlementaire chargée du suivi de la stratégie (et non de son application) lors d’une conférence de presse mercredi 13 novembre.

En dehors du suivi, l’autre but de cette mission est de « remettre la science au cœur des décisions politiques et de mesurer la dangerosité du glyphosate à l’aune de la science et non pas de l’opinion publique ».

Addition salée pour les agriculteurs

Mais revenons aux chiffres. Dans le détail, le texte fait état d’un surcoût de la transition vers des méthodes alternatives de désherbage à 950 millions d’euros (M€) pour les producteurs de céréales français. Les frais liés à la main-d’œuvre représenteraient 12,7 M€ d’heures supplémentaires ; la consommation de carburant serait triplée, voire quadruplée (87 M€) ; sans compter les investissements en nouveaux matériels.

« L’alourdissement des charges des exploitations varierait de 50 à 150 €/ha », lisait-on dans le document. Ce sur quoi Jean-Baptiste Moreau a plaisanté : « Ce n’est pas une fourchette, ni même une fourche, mais un râteau ! » Et le coût de production augmenterait de 10 €/t de blé. « Au final, ces nouvelles approches émettraient 226 000 t de CO2 supplémentaires », lit-on ainsi dans le rapport.

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Une agriculture dans l’impasse

Les inquiétudes des membres de la mission d’information sont multiples. Aujourd’hui, certaines filières sont dans l’impasse. Comment gérer certaines plantes vivaces ? Comment désherber sur les terrains pentus quand toute intervention mécanique est impossible notamment en raison de problèmes d’érosion des sols ? Et aux corapporteurs de rappeler qu’« aucun agriculteur n’utilise un désherbant par plaisir. Si du liseron se trouve sur une partie de la parcelle, cette zone sera traitée, et non l’intégralité du champ ».

Sans parler de la mise en péril de l’agriculture de conservation, technique vertueuse notamment du fait qu’elle piège et émette moins de CO2. « Moins de travail mécanique, c’est moins de gasoil, donc moins de pollution. Et dans ce cas les quantités de glyphosate appliquées avant le semis de la culture — et non sur des plantes OGM résistantes au glyphosate comme en Amérique du Sud — sont utilisées en quantités très raisonnées », s’est exclamé Jean-Luc Fugit. Et de souligner qu’il existe un facteur 4 en termes de concentration d’utilisation entre la SNCF et l’agriculture, en défaveur de la société ferroviaire !

« Un cri d’alerte, car ça n’avance pas assez vite »

De concert, ils ont scandé qu’il ne faut pas aller contre les agriculteurs, mais avec eux. « Les agriculteurs représentent 2 % de la population active, a signalé Jean-Luc Fugit. Mais nous sommes 100 % de consommateurs. Nos destins sont liés ! »

Les corapporteurs ont rappelé que « l’idée n’est pas de remplacer le glyphosate par une autre molécule qui pourrait être encore plus dangereuse, mais de donner les moyens humains et financiers à nos agriculteurs ». « L’équilibre économique des exploitations sera difficile à trouver sans un accompagnement financier », ont souligné les corapporteurs.

Au vu des difficultés que l’arrêt du glyphosate engagera pour les exploitations, la mission lance « un cri d’alerte, car ça n’avance pas assez vite » ! Les corapporteurs estiment que la date butoir de juin 2020 sera l’ultime limite pour orienter les rotations. Et cette requête s’adresse au gouvernement, pas aux agriculteurs tributaires des décisions venant des hautes sphères de l’État. « Il ne faudra pas attendre le 31 décembre 2020 pour annoncer aux agriculteurs qui aura le droit de faire quoi ou qui bénéficiera de dérogations. »

Et ça continue

Une nouvelle étape va être enclenchée : des discussions avec les ministères de l’Agriculture et de la Transition écologique ; des sollicitations auprès du préfet Pierre-Etienne Bisch, coordinateur interministériel du plan d’action sur les produits phyto et du plan de sortie du glyphosate ; de nouvelles auditions, car « nous ne connaissons pas les usages réels du glyphosate filière par filière et avons besoin d’une plateforme pour centraliser au moins les données informatisées », ont insisté les corapporteurs.

Enfin, la question de l’Europe et des distorsions a été soulevée. À juste titre, car cela a fait réagir Julien Dive, président de la mission : « L’Allemagne reste un pays dont l’économie est protectionniste dans l’UE. Bayer est une entreprise allemande. Le pays annonce une sortie du glyphosate pour 2023. C’est à se demander si Bayer n’aurait pas déjà développé autre chose… »

Filtrer à la frontière

De son côté, la Coordination rurale a réagi par des propositions. « Les usages qui laissent des résidus doivent être interdits même s’ils ne sont pas utilisés en France. […] Les LMR doivent être ramenées pour tous les produits destinés à l’alimentation humaine ou animale à 0,01 mg/kg. Dans l’esprit de l’article 44 de la loi Egalim, ne doivent plus pénétrer sur le territoire les importations de légumes secs ou flocons d’avoine dont les récoltes ont été dessiquées ainsi que les produits issus de variétés Roundup-ready ».

Isabelle Lartigot