« Après la mauvaise récolte de blé français en 2016, le blé russe a eu l’opportunité de rentrer dans notre marché. On l’a essayé, on a trouvé qu’il entrait dans notre cahier des charges. Depuis, on travaille à 100 % avec du blé russe », a témoigné Imad Talil, du groupe sénégalais Olam, lors d’un récent colloque organisé par France Export Céréales à Paris.

Sénégal, Maroc, Cameroun…

Au gré des interventions, les acheteurs de blé du Sénégal, du Maroc et du Cameroun, expliquent pourquoi le blé russe, venu combler un vide, a gagné leurs faveurs, notamment grâce à son taux de protéines. Et lorsqu’on évoque un risque d’entrée des blés russes en Algérie, premier débouché de la France hors d’Europe, une voix s’élève public pour dire : « La question n’est pas si, mais quand. »

Alors que la campagne de commercialisation du blé récolté en 2017 touche à sa fin, l’organisme FranceAgriMer estime à 6 millions de tonnes (Mt) la quantité de blé français écoulée dans les pays hors Europe, essentiellement en Afrique, contre près de 10 Mt il y a deux ans, année certes record en termes de production.

« Le meunier, s’il a un blé de base de départ bien protéiné, n’a pas besoin d’aller racheter sur le marché des blés améliorants qui coûtent extrêmement cher, trois fois le prix à peu près, et un fabricant d’aliments du bétail a moins besoin d’acheter des tourteaux de soja ou de colza, qui coûtent plus cher, pour compenser en protéines », explique un courtier sous couvert d’anonymat.

Une différence d’échelle de production

Une donnée d’autant plus cruciale qu’à l’achat, ces blés de Russie sont déjà nettement moins chers : « Avec la capacité exportable qu’ils détiennent, les blés russes sont un élément de référence sur le marché mondial, alors que leur prix de revient est de 30 % moins chers que les nôtres », explique Pierre Duclos, de France Export Céréales.

Il pointe des « problèmes structurels », liés notamment à « un taux de mécanisation à la tonne produite plus important que chez nos concurrents », appelant à une « mutualisation » plus importante des matériels agricoles. Autre faiblesse structurelle : la taille moyenne des exploitations françaises, autour de 150 ha, face à des exploitations russes qui atteignent souvent 1 000, voire 2 000 ha.

« On a souhaité garder en France une agriculture familiale. Ça a toute sa vertu, bien évidemment, mais cela ne porte pas bénéfice à la capacité concurrentielle que nous devons aujourd’hui avoir pour être en phase avec notre concurrent », estime Pierre Duclos.

La France reste un acteur fort autour de la Méditerranée

« Il faut relativiser l’histoire d’inquiétude ou de déclin de la France sur ces marchés », tempère cependant Sébastien Abis, chercheur associé à l’Iris, spécialiste des matières premières agricoles. Pour lui, « la France reste autour de la Méditerranée l’une des nations qui contribuent aux équilibres alimentaires et céréaliers de ces pays fortement dépendants des marchés internationaux ».

Il rappelle que l’ensemble de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient représente 4 % de la population mondiale, mais près de « 35 % de l’importation mondiale de blé ». « Il y aura une diversité probablement plus importante [des pays fournisseurs de l’Afrique] mais l’augmentation tendancielle des échanges et des volumes fait qu’il y aura encore de la place pour les blés français », renchérit Rémi Haquin, président du conseil spécialisé des céréales de FranceAgriMer.

Les Russes ne sont pas encore en Algérie

En Algérie, « à ce stade, le cahier des charges proposé par les autorités algériennes n’est pas compatible avec l’origine russe, notamment pour ses grains punaisés », rappelle Sébastien Abis, qui note toutefois que les céréales « font partie des atouts majeurs que la Russie positionne dans sa politique étrangère ».

« La dimension politique de l’agriculture ne semble pas aussi prégnante dans l’esprit des instances régaliennes françaises qu’elle ne l’est chez nos voisins russes », regrette Pierre Duclos, estimant à propos notamment de l’Algérie, que « la qualité des blés russes s’améliorant d’année en année, ouvre le champ des possibilités sur des marchés qui étaient jusqu’à présent réservés à des origines franco européennes ».

AFP